Faire exister le genre en Belgique
L’Ordre pourpre est né il y a près de sept ans. Entre l’écriture et la mise en production, le projet a dû s’imposer dans un environnement peu habitué à ce type de proposition. Thriller, slasher - pour rappel, un film où un tueur élimine ses victimes une à une -, comédie noire : le mélange reste inhabituel en Belgique francophone. “Peu de gens voulaient se mouiller au début”, reconnaît Ancora. Le film a avancé par étapes, trouvant progressivement ses soutiens.
L’histoire prend place dans un campus dit élitiste, marqué par un bizutage qui tourne mal. Un an plus tard, les anciens participants sont traqués par un mystérieux tueur. Une mécanique classique du genre, que le réalisateur revendique comme ancrée dans un territoire identifiable. "On a tout ça chez nous : des universités, des jeunes, des milieux très riches, des châteaux…”
Le film entend jouer aussi sur l’incertitude. Chacun peut devenir suspect ou victime, au fil de la narration. “Tout réside dans la surprise. On veut que le spectateur ne sache pas qui va jusqu’au bout.” Car en marge du divertissement, le film aborde aussi des thématiques contemporaines, liées aux rapports de pouvoir et aux dérives d’un certain entre-soi.
Au centre, un groupe d’étudiants liés par un secret commun. Octave (l'espoir français Victor Meutelet, remarquable en Johnny Hallyday dans Monsieur Aznavour), figure centrale, voit ressurgir un passé qu’il pensait enfoui, aux côtés de Vicky (Fantine Harduin, vue dans Ennemi public), Auguste (Igor van Dessel, vu dans Close) ou encore la quasi-débutante Eléonore (Janelle Vanes), qui n'est autre que la fille d'Axelle Red. Tous incarnent une jeunesse privilégiée, brillante, mais rattrapée par ses propres dérives. L’ensemble repose sur une structure fondée sur les tensions et les relations au sein du groupe, pour faire monter le suspense.
De Modave à Bruxelles
L’ancrage passe d’abord par les lieux. Une large partie du tournage s’est déroulée au château de Modave, dont l’architecture permet de recréer un campus fictif, presque hors de Belgique. Couloirs, escaliers, chambres et espaces communs ont façonné l'atmosphère. “J’avais un campus un peu ‘Poudlard’ dans la tête, et je suis hyper fier qu’on ait réussi à faire ça chez nous”, explique Ancora.
À ce lieu principal s’ajoutent d’autres décors, surtout à Bruxelles et dans le Brabant wallon, qui permettent de varier les situations sans rompre l’unité d’ensemble. Cette multiplicité implique une logistique précise pour assurer la cohérence entre des lieux pourtant très différents. “Même quand on tourne dans un château, on doit beaucoup bouger”, nous a d'ailleurs rappelé le producteur, Stéphane Lhoest. Le tournage s’adapte aussi aux contraintes de lumière, certaines séquences étant tournées à des moments précis de la journée pour garantir la continuité des images.
Un casting pensé dans la durée
Outre les acteurs précités, les jeunes Nicolas Godart, Emma Dupont ou Milton Riche incarnent cette génération confrontée aux conséquences de ses actes. À leurs côtés encore, la chanteuse belge Mentissa, ex-gagnante de The Voice Kids en Flandre et finaliste de The Voice France, fait ses débuts au cinéma dans un rôle important “J’ai le meilleur cast du monde, et il est très belge !”, insiste Ancora, saluant un engagement collectif rare. Son choix participe aussi à une volonté d’ancrer le projet localement, tout en visant une forme d’universalité propre aux codes du genre.
Pendant près de deux ans, la troupe a travaillé en amont, répétant, ajustant des dialogues et explorant des intentions. Résultat : une grande fluidité sur le plateau, où chacun arrive avec une compréhension précise de son personnage. Ancora confirme: “On pouvait tester plein de choses en répétition, avoir des propositions…”
Une préparation déterminante
Dans ces conditions de production, cette anticipation a joué un rôle clé, en vue d'affiner le jeu et de calibrer les partis pris. “Sur le tournage, ils sont arrivés prêts, comme des Formule 1 ! ”, sourit Ancora.
Le projet assume son mélange de tons, entre tension, humour et mystère. Certaines scènes sont très frontales, d’autres introduisent une distance. Cet équilibre s’est construit dès l’écriture (par Ancora, seul), puis affiné au fil du travail avec les comédiens : certaines répliques ont été modifiées, voire supprimées, pour préserver la tension dramatique. “Parfois une blague cassait le moment, donc on l’enlevait”, explique le réalisateur.
Le film organise aussi ses effets sur le spectateur : “On passe dans un registre plus léger pour que les gens se remettent de la peur.” Une approche qui exclut toute parodie : “Ce n’est pas du ‘Scary Movie'. On veut vraiment que les gens soient sous tension.”
Visuellement, cette dualité se traduit par un contraste entre scènes diurnes, plus lumineuses, et séquences nocturnes, plus sombres, où se concentrent les moments les plus violents.
Composer avec un budget serré
Malgré ce travail en amont, le tournage reste soumis à des limites importantes. “C’est très ric-rac par rapport à ce qu’on veut faire”, reconnaît Stéphane Lhoest. Certaines séquences sont adaptées, d’autres repensées en fonction des moyens disponibles. Dans ce contexte, l’équipe développe une logique de système D permanente : “On n’a pas les moyens de faire ça, donc qu’est-ce qu’on peut faire qui peut être encore mieux avec ce qu’on a”, poursuit le producteur, rodé à ce type de projet.
Ce long métrage belge a été initié par Les Gens Studio (la série Attraction), avec le soutien des Français d’Atypik Studio, du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, de Wallimage, de la RTBF, de Proximus, de Be TV ainsi que du Tax Shelter fédéral. Un montage classique, mais indispensable pour permettre à ce type de projet d’aboutir.
Ces contraintes impliquent aussi des arbitrages de mise en scène. Certaines séquences sont maintenues coûte que coûte : “Il y a des plans qu’on a vraiment poussés. On savait qu’on allait perdre du temps, mais ça valait le coup.” D’autres scènes sont simplifiées ou repensées : “C’était une histoire de priorités. On regardait en permanence ce qu’on voulait vraiment faire, et ce qu’on pouvait sacrifier.”
Bernard Yerlès, une présence d’autorité
Autour du groupe de jeunes visages, une figure plus expérimentée complète l’ensemble. Présent lors de notre visite, Bernard Yerlès apporte une autre dimension, incarnant une figure d’autorité liée à plusieurs personnages. Acteur bien installé du paysage audiovisuel belge, surtout connu pour ses nombreux rôles en télévision - notamment en France - Yerlès s’était fait plus rare au cinéma belge ces dernières années. “Ça fait très longtemps que je n’ai plus tourné ici”, confie-t-il.
Dans L’Ordre pourpre, il campe Léopold, le doyen de l'institution, personnage en surplomb dont “l’esprit plane un peu sur tout le film”, selon la production. Une présence brève, mais importante, qui inscrit le récit dans une forme de hiérarchie et de transmission. Ce qui l’a attiré ici tient au genre. “Je n’avais jamais tourné dans un film de ce style et je trouvais ça assez rigolo à faire.”
Arrivé tardivement dans le processus, avec un tournage concentré sur quatre jours, il s’intègre à un dispositif déjà bien en place, porté par une préparation solide. Sa méthode reste la même. “On se prépare, on cherche le personnage... On fait toujours la même tambouille !” L'acteur enchaîne d’ailleurs dans la foulée avec un nouveau plateau à La Réunion, pour un épisode d’Alexandra Ehle - avec Julie Depardieu -, où son personnage croise ceux d’Astrid et Raphaëlle, deux séries phares du paysage audiovisuel hexagonal.
Le BIFFF déjà sur la balle
À peine le tournage bouclé, la suite des opérations s’organise déjà. Des premières images seront déjà présentées lors du Brussels International Fantastic Film Festival (BIFFF), le jeudi 9 avril, avec un Q&A. Une manière de positionner très tôt le film auprès de son public cible. L’Ordre pourpre est attendu en salles en novembre 2026.