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Swarm de Camille Orso Caël

Comment re(-ver / -sister) dans un monde en flammes?

Il y a des films qui prennent d’emblée aux tripes par leur atmosphère unique. C’est le cas de Swarm, le nouveau court-métrage expérimental de la cinéaste et plasticienne française Camille Orso Caël (que l'on connaît aussi sous le nom de Camille Picquot).

Pur produit de nos écoles d'art belges — passée par La Cambre à Bruxelles puis au KASK à Gand —, la réalisatrice qui habite Bruxelles nous donne à voir une œuvre de 30 minutes assez exigeante, qui nous plonge dans un futur proche, sombre et fascinant. Produit par la plateforme bruxelloise Auguste Orts, fondé par des artistes expérimentaux comme Anouk De Clercq et reconnu pour son catalogue de production et de distribution audacieux, avec le soutien précieux de l'Atelier Jeunes Cinéastes (AJC) et du STUK, ce film est une invitation à comprendre comment l'imaginaire peut agir comme un bouclier face au chaos ambiant.

Dès les premières minutes, le spectateur découvre une ville post-apocalyptique devenue totalement muette. Le film fait entièrement confiance au principe à l’essence du cinéma : du « show don’t tell » (montrer plutôt que raconter). Très visuel, profondément mystérieux, l'univers de Swarm est en lui un message politique : la saturation de nos sociétés par les écrans. Partout, des vidéos diffusent en boucle les images angoissantes d'infrastructures et de paysages en feu. Pourtant, alors que ces méga feux anxiogènes pullulent et que d’étranges vêtements abandonnés ainsi qu’une poignée de gens jonchent le pavé, le quotidien continue avec une banalité déroutante : on cuisine ou on va chez le coiffeur, sans jamais vraiment détourner le regard des incendies mais sans jamais agir contre non plus. Paradoxalement, un autre détail accroche immédiatement l'œil : de nombreux personnages portent soit des masques de nuit (les mêmes que ceux dont on peut se doter dans un avion) ou un pansement sur l’un de leurs deux yeux. Ce "patch" semble cacher une blessure, tandis que leur œil valide reste grand ouvert sur le désastre.

L'ambiance déroutante du film est renforcée par une nappe sonore étrange, très organique, où se mélangent souffle du vent et de lointains cris d’enfants. Cette minutieuse architecture de l'invisible, ciselée par le duo Giulio Erasmus / Laszlo Umbreit, s'entremêle à la perfection avec la partition de Basile3, producteur de musique électronique français installé depuis plusieurs années à Bruxelles (notamment programmé au Botanique et au festival belge Horst), qui enveloppe le film de ses nappes hypnotiques - façon musique minimaliste - mécaniques et froides.

Côté image, pour incarner cette dérive, Camille Orso Caël, avec la complicité du chef opérateur Raimon Gaffier (formé à l'INSAS), utilise abondamment la caméra à l’épaule, dont l'instabilité traduit l'anxiété ambiante. Guidé par le montage en apnée de Liyo Gong (également diplômé·e de la célèbre école bruxelloise), on suit le parcours du personnage principal incarné par Niall Plumb, et de son chien. Une image évoquant quelque part l’apocalyptique Je suis une légende.

Sur leur route, ils croisent d'étranges dormeurs effondrés sur le sol avec des masques de nuit et des casques audio. En se cachant les yeux et les oreilles dans un monde devenu muet, ils évoquent inévitablement les trois singes de la sagesse (« Ne pas voir le mal, ne pas entendre le mal, ne pas dire le mal »). Est-ce une façon de fuir la réalité, ou de s'en protéger ?

Cette stratégie de l’autruche semble en tout cas être ce contre quoi le personnage principal lutte, transformant à l’aide d’une bombe de peinture qu’il obtient lors d’une partie de pierre-papier-ciseaux — jeu d'enfant dans un monde en ruines — le mot « Angel » (Ange) en « Anger » (Colère). L’écriture comme résistance ? Pour renforcer cette idée, l’œuvre se clôture sur un geste fort : un texte crypté (mis en forme par le studio de design graphique Alliage) puis décodé s'affiche à l'écran, dévoilant un message aux allures de prophétie : «Nos mots sont usés... Je parle à ta main dans une langue de pierre…» L’écriture, comme arme douce pour enfin éteindre les incendies ?

Avec Swarm, Camille Orso Caël signe une proposition visuelle exigeante, poétique et esthétique, mais aussi profondément politique, nous rappelant qu’au milieu des flammes, il reste toujours la possibilité d’inventer un nouveau regard.


Avant-première : La première belge de Swarm se tiendra le mardi 7 avril 2026 à 19h00 à Bozar, à Bruxelles. La projection se déroulera en présence de Camille Orso Caël et sera accompagnée d’une lecture poétique performée (en français et en langue des signes) en collaboration avec Estelle Labes.