Cinergie : Qu’est-ce qui vous a amené vers ce récit?
Sylwia Szkiłądź : Autokar a été un long processus pour moi, car cette histoire est fortement inspirée de ma propre expérience de migration entre la Pologne et la Belgique, dans les années 1990. Cette histoire m’a accompagnée depuis mon enfance jusqu’à l’âge adulte, et à un moment donné, je me suis rendu compte qu’elle était toujours là, après plus de 30 ans. J’avais besoin d’en faire quelque chose, et c’est assez naturellement que je me suis tourné vers l’animation comme médium pour m’approprier ce passé.
Cette technique, je l’avais découverte grâce à une amie, au festival Anima, et à un professeur de Saint-Luc (où j’ai fait mes études secondaires), Stéphane de Longrée, qui nous avait montré Les Triplettes de Belleville, un véritable choc pour moi. Ce film m’a montré un nouveau chemin, au-delà de l’illustration. L’animation, c’est à la fois la musique, les dialogues, l’acting des personnages, mais aussi le dessin, le décor, l’histoire et le rythme. Une vraie révélation.
Cinergie : En tant que médium, l’animation impose de nombreux défis techniques, quels sont ceux que vous avez rencontrés pendant cette production?
Sylwia Szkiłądź : Il y en a eu beaucoup. Tout d’abord, il faut savoir que je n’avais jamais réalisé de court métrage complet en 2D avant celui-ci, à quelques exceptions près. Mais la 2D m’a toujours accompagnée, et je dessine depuis mon plus jeune âge. Je me suis donc entourée d’une solide équipe, sensible au récit que je souhaitais raconter, pour m’accompagner dans ce voyage. En Belgique, nous avons travaillé avec Ozù Productions et Vivi Film, et avec le studio l’Enclume pour une bonne partie de l’animation. Au-delà de cette collaboration solide, je dois dire que toutes les personnes [le film est coproduit en France par Amopix et Novanima, NDLR] qui ont contribué à ce film ont fait un travail incroyable, tant sur l’animation que sur la musique, le casting, les décors…
En ce qui me concerne, le premier défi a été de raconter cette histoire, tant d’un point de vue du scénario que dans sa traduction audiovisuelle. De nombreux aspects du film relèvent du sensible, des sensations et d’une intimité qui devaient être reçues en tant que tels. Trouver cet équilibre entre réalisme, magie, aspect documentaire et aspect onirique, cela a demandé beaucoup de réflexion.
Cinergie : La finesse de cette mise en scène et cette plongée dans l’intime passe aussi beaucoup par le son, comment avez-vous abordé cet aspect du film?
Sylwia Szkiłądź : Dès l’animatique, j’ai travaillé en étroite collaboration avec mon monteur Jérôme Erhart sur ces sons et ce rythme. Avant le casting, j’ai moi-même enregistré les dialogues des douze personnages, et puis nous avons travaillé avec Ewa Borysewicz (elle-même réalisatrice) pour trouver acteurs et actrices polonaises. Ces voix ont été très porteuses pour le film, à la fois dans le rythme et parce que c’est un récit où les dialogues sont nombreux et importants. Ce que je trouve aussi intéressant, c’est que le montage voix (Camille Schaeur) a été effectué par quelqu’un qui ne parle pas polonais. Cela amène quelque chose de musical dans le traitement de ces voix, et renforce l’ambiance unique du film, de l’ordre de l’enfance et de l’émotionnel.
Le design sonore définitif a été réalisé au Studio Corto à Angoulême, avec une musique originale de la compositrice polonaise Barbara Drazkov, elle aussi entre Pologne et Belgique, comme moi. Son instrument, c’est le piano préparé, et cela amène des sonorités uniques, qui emmènent le film ailleurs.
Cinergie : Douze personnages, 18 minutes de film, un travail de longue haleine qui est récompensé par cette première sélection à la Berlinale, en février 2025. Comment ressentez-vous celle-ci, à l’époque?
Sylwia Szkiłądź : J’avoue, je n’y étais pas du tout préparée. J’ai découvert celle-ci en scrollant sur mon téléphone, et j’ai fondu en larmes. Mon compagnon n’a pas compris! (rires) Le film venait d’être terminé, après quatre ans et demi d’intense labeur et d’implication personnelle, avec beaucoup d’émotions diverses et variées. Sortir de ce film, un peu secouée, et devoir y replonger, c’était fort. D’autant que cette projection en Allemagne, à Berlin, c’était symboliquement très intense. Nous y avons été en équipe, avec ma mère, les producteurs, et j’ai tout simplement perdu ma voix! (rires). Mais ce sont vraiment de beaux souvenirs, un partage en équipe et une sensation de communauté très forte.
Cinergie : Depuis, votre film a fait le tour du monde, devant de nombreux publics et a remporté de nombreux prix. Comment vous sentez-vous par rapport à ce succès ?
Sylwia Szkiłądź : C’est fabuleux de pouvoir rallier autant de personnes différentes autour d’une même histoire, et c’était pour moi une belle surprise. Au fond, je voulais avec ce film ouvrir des portes. Cette histoire est certes personnelle, mais elle se rapporte à une époque. Elle est aussi politique d’une certaine manière, et fait résonance aujourd’hui. Mais c’est aussi un film de genre, fantastique et angoissant que je voulais développer autour du thème de l’enfance [le film a fait sa première Belge au BIFFF, NDLR], et je suis ravie de voir que “la soupe plaît”!
Concernant ce parcours vers les Oscars, c’est complètement hors-sol. Gagner le Grand prix en Pologne, au festival Animator [prix qui a permis au film d’être éligible pour l’Oscar du meilleur court métrage d’animation, NDLR], c’était déjà incroyable, mais lorsqu’on a gagné un second prix à Chicago, qui nous permettait lui aussi de concourir, c’était totalement inattendu. Pour moi et ma famille, dont de nombreux membres ont immigré aux États-Unis pendant le communisme et ont dû trimer pour survivre, c’est symboliquement très fort, cette reconnaissance.
Autokar est en compétition belge au Festival Anima, où il sera à découvrir du 20 février au 1er mars.