Cette adaptation d’un roman jeunesse de Bart Moeyaert nous fait pénétrer dans l’esprit torturé de cette fillette boudeuse qui navigue très difficilement dans les eaux troubles du passage de l’enfance à l’adolescence - particulièrement dans une époque aussi épouvantable que la nôtre. « Je n’ai pas toujours envie de parler, et quand je commence, personne n’a envie de m’entendre ». Voilà l’état d’esprit général de Bianca. Ses proches la trouvent insupportable et, effectivement, elle semble bien incapable de rester plus de cinq minutes au même endroit. Ses seules occupations sont de trouver des vers de terre pour nourrir les poules de la voisine et la confection d’un scrapbook, avec des collages de photos de son passé. Un travail artistique par lequel elle tente de classer et comprendre ses émotions, pour ne jamais les oublier. Sans amis, inquiète pour l’avenir de la planète, préoccupée par des problèmes de justice sociale, Bianca ne sait pas encore « qui elle est ». La relation privilégiée qu’elle avait avec son père lui manque et elle est jalouse de l’attention constante que reçoit son frère.
L’arrivée inopinée de son idole d’enfance (qu’elle imaginait comme une grande star et dont elle regardait religieusement la série en compagnie de son père) va cristalliser ses questionnements. Devant Billie, Bianca panique, perd ses moyens autant que ses mots. Ses tentatives de se montrer cool se soldent par des échecs répétés. Bianca déchante également lorsqu’elle se rend compte que son idole n’est qu’une femme ordinaire, de l’âge de sa mère, qui semble avoir les mêmes soucis quotidiens que le commun des mortels. C’est une désillusion de plus pour la gamine, qui n’est pas encore tout à fait prête à perdre cette innocence qui s’échappe pourtant sans prévenir !
Entre conte fantastique (les rêveries et frustrations de Bianca se matérialisent à l’écran à la manière de la série Ally McBeal) et récit universel sur la difficulté de trouver sa place dans un monde désespéré, Tegenwoordig heet iedereen Sorry (un titre aussi énigmatique en version néerlandaise qu’en version française) est une tentative d’illustrer à l’écran le concept de « boule dans le ventre ». Une métaphore renforcée visuellement par l’apparition d’une faille dans le béton au beau milieu de la rue, provoquée par la chaleur, et qui semble s’apprêter à avaler tout le quartier. Frederike Migom signe un film visuellement original sur une jeune fille angoissée de ne plus être « spéciale » (Lisa Vanhemelrijck est une belle révélation), qui tente de remettre de l’ordre dans sa tête et de réfréner la cacophonie constante de ses émotions par le biais de sa seule imagination, mettant ses problèmes en perspective et changeant sa manière de penser pour retrouver l’amour de sa famille.