Mise en scène d’une zone d’âmes perdues
Avant The Silent Treatment , Caroline Strubbe déroulait un univers fragile prêt à se disloquer au moindre choc et à laisser ses plaques dériver, flottant sur un magma d’émotions enfouies et pourtant au cœur de tout mouvement. Avec une grande sensibilité et une grande délicatesse, capable de capter les plus subtiles fluctuations expressives dans les gestes et les échanges d’affection entre ces différentes âmes, ses caméras suivirent dans Lost Persons Area le quotidien d’un couple (Marcus et Bettina) et de leur fille Tessa dans un environnement aux contours brumeux, certes ouvert sur un large horizon, mais sur lequel le regard butte plutôt qu’il ne se retrouve aspiré vers un ailleurs. Il n’y avait ainsi pas de véritable ouverture sur le monde ni même de vive clarté sur l’intériorité des personnages. C’est un film qui se situe de manière singulière sur la fine ligne des apparences, suivant au plus près les actions de ses protagonistes sans les percer à jour, ne les considérant ni comme des livres ouverts, ni comme des masses impénétrables, naviguant à travers les sillons de sens laissés derrière eux, le public glanant les indices pour reconstituer patiemment ce qu’il y a à regarder au cœur de ce qui est montré. Ou plutôt, comme il peut le voir dans les films suivants, comme un vêtement que l’on détricoterait pour, de sa complexité de formes et de motifs, retrouver par-dessous la boule de laine qui est à son origine.
Cela ne signifie pas pour autant qu’il s’agit d’un film froid et intellectuel dont tout l’intérêt résiderait dans un plaisir glacé d’analyse millimétrée, puisque de toutes parts les moments d’émotions jaillissent, bruts et d’une vérité pleine et entière. Un moment de tendresse. Un geste. Un sourire. Un mouvement de retrait. Si peu de choses qui ici éclosent de tout leur parfum pour embaumer soudainement le film d’un sentiment profond d’authenticité et de vie. Tout au contraire par conséquent, l’émotion la plus charnelle est première au point d’écarter fermement tout ce que la parole pourrait lui retirer. Ceci pour le meilleur et pour le pire. Dans Lost Persons Area , les personnages s’expriment si peu verbalement sur ce qui compte vraiment, sur ce qu’ils ont à cœur, qu’ils finissent par dériver, de dérivée première en dérivée seconde, et se retrouver prisonniers dans la solitude de leur propre chair jusqu’aux tragédies. Marcus s’enferre dans ses difficultés. Bettina se retrouve seule parmi ses rêves. Tessa (extraordinairement interprétée par Kimke Desart) est quant à elle une fille aussi étrange que fascinante, adepte des errances et aux rituels soigneusement détaillés tout du long. Elle récolte des objets épars, jetés dans le chaos du monde, pour les ordonner, comme pour compenser l’instabilité familiale par une stabilité symbolique. Et enfin, le Hongrois Szabolcs, employé par Marcus, est à la fois impliqué dans la famille et conserve un pas au-dehors, aspiré par la tentation des aventures solitaires. Lost Persons Area porte donc très bien son nom, puisque Caroline Strubbe suit des personnes perdues dans un paysage à leur image, c’est-à-dire ouvert comme peut l’être un désert.
Être soi-même et devenir un autre
Il en est de même pour I’m the Same, I’m an Other , sa suite directe sortie en 2013. Il se concentre cette fois sur Tessa et Szabolcs dans un récit contrasté entre le road movie et le huis clos. Ils s’enfuient ensemble en Angleterre à la suite d’un événement tragique survenu à la fin du premier film. Le titre est tiré du morceau « In a sentimental mood » de Chet Baker. Ce dernier y récite un poème énigmatique aux influences rimbaldiennes de Gianluca Manzi. Un passage sert d’exergue au film, tandis que ses mélodies envoûtantes emportent le public dans le générique de fin pour mieux le faire atterrir. Cette insistance n’est pas anodine, puisqu’en se penchant d’un peu plus près sur ses vers un peu nébuleux, on s’aperçoit qu’il parle essentiellement de ce que l’on devient après une séparation d’avec un être cher. Thème central de ce second volet.
Quand l’être cher est encore là, on se façonne à son contact. On devient qui on est à travers sa présence. Je suis qui je suis par ce que tu es. Une fois absent, ce que l’on est devient obscur et incertain au point de ne plus vraiment savoir dans quel monde on se trouve vraiment, ni quelle direction emprunter. I’m the same, I ‘m another, clame alors Chet Baker de sa voix effritée. Et tout ce qui fait sens se renverse avec fracas. Szabolcs apparaît déboussolé et particulièrement fuyant après le bouleversement provoqué par la tragédie de la fin du premier film. Protecteur ? Ami ? Ennemi ? Il reste fidèle à lui-même face à Tessa, dans une ambiguïté foncière accentuée par les événements, présent et absent à la fois, lui-même et un autre. L’approche du réel adopté par Caroline Strubbe, au lieu de mettre en exergue ses raisons, au contraire, accentue ses contradictions. Il en est de même pour Tessa, à l’importance ici grandissante et aux sempiternels rituels exprimant de sérieux et énigmatiques remous intérieurs. Frappée de mutisme, son univers se complexifie, forme de nouvelles ramifications. Elle s’affirme à la manière d’une artiste compulsive d’art brut. Sombre et inquiétant, il fait parfois fi des garde-fous qui préservent l’intégrité des frontières entre les morts et les vivants. Son horizon transparaît à travers l’attention portée par la succession des plans à son environnement comme un monde qui n’est jamais vraiment étanche, sujet aux intrusions, grouillant de nuisibles qui se glissent dans les anfractuosités, menacé de décomposition et de délabrement et par conséquent nécessitant sans cesse un travail de mise en ordre. De nettoyage intégral. Tandis qu’il lui devient de plus en plus difficile de se supporter jusqu’à l’automutilation. Tandis qu’il devient toujours plus pressant de s’évader. Depuis la perspective de Tessa ou de Szabolcs, I’m the Same, I’m an Other se présente alors comme un récit contrasté entre un voyage vers l’Angleterre dont la destination n’est qu’une étape sans but discernable et des tâtonnements tantôt épuisant leurs circonvolutions en une attente sans fin qu’il y ait quelque chose plutôt que rien, tantôt s’ingénient à reconstruire la routine du quotidien quand l’habituel, fragilisé, a perdu de son évidence.
Pourtant, lorsque je développe ainsi mon interprétation, sujette à discussion au vu de la signification ouverte de ce que le film contient en son cœur, je n’affirme pas que I’m the Same, I’m an Other se complaît particulièrement dans des eaux putrides s’attaquant tel un acide à la moindre trace de bonheur. C’est un cadre difficile, rude, parfois impitoyable, poignant, mais qui témoigne d’un attachement à ses personnages et une volonté de les voir se relever malgré les épreuves. Les lueurs de joie irradient dans ce récit crépusculaire grâce aux moments de connivence et de complicité. Il s’agit surtout de suivre des âmes perdues pour les accompagner dans un processus de transformation incertain où cet autre qu’elles craignaient finira peut-être si bien assumé comme une part de soi qu’elles s’y identifient pleinement comme à leur nouvelle vie.
The Silent Treatment et la guérison
The Silent Treatment couronne cette perspective. Il se déroule bien des années après les événements de I’m the Same, I’m an Other tout en étant tourné plus d’une décennie plus tard. De cette façon, rien ne vient rompre la crédibilité des actrices et acteurs. Kimke Desart incarne une Tessa qui a atteint sa majorité et cherche à rejoindre Szabolcs revenu dans son pays natal, à Budapest. Lui aussi a vieilli et est marqué par le passage des années. Ce n’est plus le trentenaire vagabond (même s’il n’échappe pas tout à fait à sa nature, comme on le verra très vite), mais un homme d’âge mûr qui prospère dans son métier. Les problématiques ne sont désormais plus les mêmes, même si le récit reste articulé autour de l’événement tragique de la fin du premier film, impulsion des deux volets suivants de la trilogie.
Cependant, lorsque le précédent se concentrait finalement sur les conséquences du choc, sur la période d’hébétude et de désorientation qui s’en est suivi, The Silent Treatment aborde cette fois la réparation, le soin, par cette parole qui a fait jusqu’ici défaut à tous les personnages. Est-ce que cela veut pour autant dire que tout se résoudra d’un claquement de doigt, avec un Szabolcs soudainement ouvert et accessible qui acceptera sans sourciller de répondre aux inquiétudes de Tessa les bras ouverts ? Ce serait évidemment trop simple, puisque lui-même préfère enterrer un passé qui pourtant ne cesse jamais de dicter sa conduite. Fuyant comme à son habitude, c’est sa compagne Andrea qui réceptionnera les lettres et messages sur le répondeur et enquêtera pour la rencontrer. Le récit ne débute donc pas par une mise en lumière immédiate, un abattement des cartes où tout apparaît dans sa pleine clarté, mais dans le même ton que les précédents, c’est-à-dire des êtres qui évoluent seuls pour mener à bien leurs desseins et qui demeurent souvent impénétrables. Le tout filmé, cadré et monté avec une maestria telle que l’on peut dire sans le moindre doute qu’on touche ici au chef-d’œuvre.
Cela dit, si l’on retrouve cette même dynamique si singulière – où s’épanouissent sensibilité et authenticité – on délaisse l’environnement désolé des précédents pour celui urbain fourmillant de vie. L’intérieur est sans cesse envahi par la ville, de ses plus petites manifestations sonores aux plus brutales expressions de son existence. Le monde s’élargit par conséquent, là où dans les précédents films il se contractait dans les contours et mouvements des corps jusqu’à y étouffer. Il en était d’ailleurs difficile de définir précisément où l’on se trouvait sans avoir préalablement visité les lieux.
Ici, au contraire, cette myopie s’atténue. Le milieu alors nébuleux se différencie distinctement en espaces multiples reflétant l’évolution de la psyché des protagonistes qui s’y meuvent. Après avoir quitté la Belgique, Tessa se retrouve à Budapest, rue Katalin au numéro 17. Une fois à l’intérieur de son immeuble, chaque espace s’ouvre sur un autre espace et ainsi de suite. Toujours plus resserrés jusqu’à arriver à son appartement. Mais ils demeurent des espaces ouverts, jamais verrouillés, poreux, qui ne peuvent pas la protéger. Le repli ne la préserve pas. Cela grouille d’insectes, de nuisibles, de passants qui à tout moment peuvent franchir la porte volontairement ou par inadvertance. Tessa demeure donc la Tessa de ses sept ans, avec ses difficultés qui n’ont pas pu se résoudre malgré les années, une nomade en prise avec les frontières. Elle s’agrippe encore au pull de Szabolcs, comme elle faisait déjà dans I’m the Same, I’m an Other . Elle poursuit et étend son activité artistique par de nouveaux biais expressifs. En ceci, Andrea semble contraster fortement avec elle, vivant entre son lieu de travail parfaitement ordonné et un bel appartement correctement isolé du monde. La porte se verrouille. Les fenêtres donnent sur une cour intérieure. Mais en même temps ce n’est pas son logement, et celui d’un Szabolcs absent. La meilleure représentation de son intériorité est plutôt l’épais bosquet au fond de la cour, source de chaos dans un monde ordonné. Andrea aussi charrie son lot d’interstices non colmatés, à la différence près qu’elle a su s’en préserver grâce à une vie disciplinée…. Jusqu’à ce que l’irruption de Tessa dans sa vie fasse basculer radicalement l’équilibre.
Ainsi, bien plus que les deux précédents de la trilogie, The Silent Treatment se centre sur des femmes et sur le décèlement de leur parole. Les hommes y paraissent, à quelques nuances décisives près, comme des antagonistes dont les deux ressorts principaux sont l’agression et la fuite. La rencontre de Tessa et d’Andrea, de prime abord des chassés-croisés et de timides approches de part et d’autre, prend dès lors dans un second temps la couleur d’un échange nourricier et réparateur non dénué de conflictualité d’où écloront des moments forts de reconnaissance de la souffrance dans l’une par l’autre et dans l’autre par l’une. Et où Szabolcs ne coopérera d’abord qu’avec beaucoup de réticences.
À partir de ce moment, le dispositif évolue pour laisser davantage de place à un processus de réminiscence et se dépouille d’une part des ambiguïtés semées dans Lost Persons Area et I’m the Same, I’m an Other . Tout en conservant l’esprit qui l’animait jusque-là, The Silent Treatment s’explicite par des dialogues sans équivoques et l’usage régulier de flashbacks. Ce dernier procédé peut paraître un peu grossier et facile. Ne rompt-il pas avec la délicatesse et la subtilité des scènes qui habitent chaque séquence ? Cependant, il reste employé avec parcimonie et de façon justifiée, puisqu’il borne la phase d’analepsie en dévoilant les souvenirs sur lesquelles bute Tessa. Ces derniers deviennent le cœur qui anime le récit. Ils n’ont donc pas une simple fonction remémorative pour les spectatrices et spectateurs qui n’auraient plus qu’une idée lointaine de ce qu’il s’est produit précédemment. Certains plans sont de cette manière inédits, balayant certaines ambiguïtés pour leur substituer une signification univoque. Il en est de même de certains dialogues, où ce qui n’était jusque-là décelable par une observation très fine des événements, se retrouve exposé en pleine lumière comme un trait décisif. Ce dernier volet par conséquent remet sur métier de nombreux points des récits passés pour les retravailler de façon à rendre possible une conclusion aux tourments de Tessa autant qu’au récit. Il détricote les vêtements qu’endossaient les deux films pour revenir aux boules de laine à leur origine, depuis une complexité parfois absconse de motifs et d’arabesques complexes à un enroulement au sens immédiat. Pour que cela ne se relance pas indéfiniment, emporté par le pouvoir d’entraînement des questions sans réponse.
Est-ce que cela veut pour autant dire que The Silent Treatment nous laisse finalement sans la moindre interrogation ? Non, mais parfois des substituts aux questions qui ne pourront jamais avoir de réponse peuvent convenir à défaut de pouvoir éclaircir l’entièreté du tableau. Comme un appel au rêve ou à l’imaginaire pour tisser des passerelles par-dessus les gouffres. Comme coudre un bout de laine sur une tasse pour combler sa partie fendue. La trilogie de Caroline Strubbe n’a donc jamais eu vocation à offrir une vision panoptique sur un microcosme d’êtres humains riches de leurs vécus, de leurs émotions, de leurs personnalités, de leurs failles et de leurs moments de grandeur, mais plutôt peut-être une vision de l’existence humaine telle qu’elle est, c’est-à-dire une alternance complexe de connaissances et d’ignorance où le fond de l’âme humaine reste une inconnue qu’aucune machine ne pourra jamais prétendre percer. Pas même celle cinématographique.