Les premières secondes du film en disent long sur le récit qui nous attend. Un piano de bois magnifique dont les notes, martelées, font trembler les murs et exaspèrent le voisinage. C’est dans ce tumulte domestique, entre une scène de crise et un trait d'humour, que nous rencontrons Ahmed (Amir El-Masri) et sa (très) grande famille. En toile de fond, ce ne sont pas les mirifiques pyramides de Gizeh que nous promet le réalisateur. Mais une plongée plus locale, dans l’effervescence cairote : de la petite habitation urbaine où s’entassent les membres d’une même lignée, à une place animée où le marché cohabite avec les échauffourées footballistiques. Le reste de l’actualité politique égyptienne de 1967 est perçue par le biais de la petite lanterne bleue, constamment allumée dans le foyer de Ahmed. Tandis que la voix de Nasser sature les ondes et que les avions de chasse déchirent le ciel, le destin de ce dernier (et de sa famille) est fortement épistolaire : une lettre de recrutement pour l’armée vient trouver son frère alors que lui démarre une correspondance enamourée avec l’Autriche. Une certaine Elizabeth (Valerie Pachner) a répondu à son annonce.
Un chaos organisé
Après le remarqué Yomeddine, Abu Bakr Shawky revient avec une œuvre à la structure ambitieuse, divisée en cinq chapitres couvrant près de vingt ans de l’histoire de l’Égypte, et par extension, de l’Histoire mondiale (1967-1984). Pour raconter cette odyssée, il puise dans sa propre mythologie familiale — la rencontre de ses parents — et adopte une grammaire visuelle qui n'est pas sans rappeler la précision maniaque et colorée d'un Wes Anderson.
Ahmed nous présente sa tribu en voix off, sur des plans fixes au rythme soutenu : il y a Hassan, le jumeau aux allures de "Soviet" passionné par Moscou ; Sharaf, le supporter de foot qui perd à tous les coups (ou presque) ; et l'oncle au "mauvais œil" qui semble porter sur ses épaules toutes les poisses du quartier. Ce catalogue de personnages hauts en couleur apporte une légèreté bienvenue à un contexte pourtant lourd de menaces où la guerre et le malheur ne cessent de s’interposer. The Stories se fait rapidement chaos organisé, touffu, mais profondément accessible, taiseux, mais absolument bouleversant.
La lettre comme trait d’(e) (dés)union
Au cœur du film, la lettre sous toutes ses formes se fait personnage à part entière. Elle est le réceptacle des rêves de concert d'Ahmed et des ambitions littéraires de Liz. Elle est aussi le miroir des cultures qui s'observent, se comprennent (mais pas toujours). Lorsque le récit bascule en Autriche en 1973, alors qu’Ahmed rend visite à Liz, le contraste est saisissant. À l’effervescence cairote succède une Vienne plus austère, où le racisme affleure sous la méfiance d’un père protecteur clamant qu’un « poisson ne peut pas se faire pousser des ailes » - suggérant par là que Liz et Ahmed seraient trop différents pour se fréquenter.
Pourtant, si le cinéaste s’amuse à souligner les ponts universels - ici comme là-bas, la télévision trône en témoin de l'Histoire, et les voisins frappent toujours sur les cloisons pour réclamer le silence - la mise en scène, soutenue par le travail méticuleux de la cheffe décoratrice Hend Abdelrazek Haider et la lumière de Wolfgang Thaler (métaphore parfaite en coulisses, de la rencontre des cultures et des imaginaires), parvient à rendre palpable cette distance que seule l'écriture (épistolaire) parvient à abolir.
La lettre se fait rapprochement, apprentissage de l’autre. Mais aussi séparation et affrontement, quand cette dernière se fait porteuse d’une convocation à la guerre, et plus tard d’un décès au front.
L’écho du silence
Coproduction internationale impliquant la Belgique via Wrong Men et la RTBF, The Stories réussit le pari de montrer la guerre, l’affrontement, la séparation des mondes sans jamais la filmer frontalement. Sans jamais même (ou presque) nous faire sortir des quatre murs des logements des protagonistes. Elle est là, dans les postes de radio, dans les interventions télévisuelles et dans les absences. Une réalité en hors-champ (du moins pour nous européens) parfaitement résumée par cette phrase du frère d'Ahmed, qui résonne avec une force toute particulière dans le contexte actuel du Moyen-Orient : « Le plus beau son de la guerre, c’est le silence. »
Malgré cette fragilité, cette permanence du danger, le film est parsemé de ruptures de ton audacieuses, passant du rire pur à la mélancolie profonde, mais aussi de couleurs vives et joyeuses. Comme s’il voulait nous rappeler que la vie doit, quoi qu’il en soit, continuer.
Infos pratiques : The Stories de Abu Bakr Shawky sera projeté au Love international Film Festival de Mons le 10 et 11 mars 2026 à L’Imagix.