Or en Belgique, et plus particulièrement au conservatoire royal de Bruxelles, il se trouve que nous avons également nos crocodiles à évacuer de nos piscines. Métaphoriques, cette fois. Jacques Neefs, pourtant une personnalité du monde du théâtre belge respectée et respectable, a malencontreusement laissé l’un de ces animaux à sang froid se glisser dans l’un de ses textes et s’y prélasser entre deux répliques élégamment rédigées. Lui-même ne s’en préoccupait pas tellement. Il côtoie de temps en temps les crocodiles, batifole même avec eux, lustrant leurs dents et leurs écailles. Cependant, tout le monde n’a pas cette aisance digne d’un dresseur de cirque des temps passés. Ses élèves se posent des questions et s’inquiètent en présence de l’animal, quand leur professeur leur assure que tout va bien et qu’au contraire le but est de garantir une baignade sans risque.
Ce crocodile, c’est tout ce que comporte le regard masculin d’agressif sur les femmes et les minorités de tous horizons, de rabaissant, voire de misogyne et xénophobe. Ce sont les mots susceptibles de mordre, de blesser, de répandre des idées emplies de visions arriérées. Il est donc très loin d’être l’animal que l’on souhaite accueillir chez soi si on a un tant soit peu de respect pour son prochain, quelles que soient ses spécificités et ses différences. Quand Jacques Neef, avec toutes les meilleures volontés du monde, rédige pour ses élèves une pièce qu’il déclare compatible avec les convictions féministes, mais pourtant percluse de stéréotypes d’un autre âge, sa fille décide donc de réagir en réalisant un documentaire de fin d’études où elle le suit au quotidien afin de le mettre face à ses contradictions.
Sans doute, la frange la plus sceptique par rapport au projet pointera du doigt les risques de tomber dans les travers d’une opposition stérile entre la vision d’Aliocha Neef, nourrie par de nombreuses lectures féministes, et celle de son père, défenseur de la grande tradition littéraire et héritier d’idées plus conservatrices. Mais ce n’est absolument pas ce que l’on retrouve ici. Un crocodile dans la piscine, depuis un point de départ assez tranché et conflictuel, alterne rapidement les points de vue de la famille Neefs pour donner vie à un dialogue plein de piquant, de rebuffades, d’intelligence et de développements passionnants sur la représentation féminine dans la fiction et dans le théâtre. Bien plus que souligner la présence d’un fossé infranchissable, il est question ici de construire des ponts. C’est sans doute cela qui le rend particulièrement agréable. Ce côté apaisé lui confère de la légèreté et une aura sucrée qui contrebalancent avec une amertume qui pourrait tout renverser dans un pessimisme plombant. Ici, la discussion est possible. Il est envisageable d’aborder les choses avec humour et de façons touchante, sensible et délicate, qu’un montage particulièrement bien pensé vient rythmer en interrompant les plans juste au bon moment pour soit épicer les situations et les ponctuer d’une malice finement dosée, soit habiter les plans par un surcroît d’authenticité et de vie.
De fait, si besoin était de condenser un mot un court-métrage déjà suffisamment resserré, le qualifier d’habité serait l’une des meilleures manières de le faire. Il ne s’agit pas d’un pensum où les idées se nouent et se dénouent dans la dialectique la plus froide. Le public suit des moments de vie au creux desquels les discussions bouillonnent, comme une bouilloire qui dans les moments les plus intenses se met à siffler… mais avec pour point culminant un moment ensemble à profiter de la douceur d’une tasse de thé. Quand, à la fenêtre, rugit un reptile.
Un crocodile dans la piscine a ainsi les atours d’une friandise agréable et piquante à la fois, sans manquer d’être déclencheur de nombreuses réflexions démontrant l’intelligence avec laquelle le propos a été traité. Aliocha Neefs élabore un style équilibré qui laisse espérer encore beaucoup d’autres réalisations tout aussi bien pensées.