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Vivre encore de Agnès Lejeune & Gaëlle Hardy

Après le remarqué Au bonheur des dames ? sorti en 2018, Agnès Lejeune & Gaëlle Hardy reviennent avec Vivre encore. Elles s’attardent cette fois sur la manière dont quatre personnes âgées abordent «la vie après la vie», c’est-à-dire leurs dernières années. Immersion dans un univers complexe où toutes les strates de la vie collective et de la vie intime se chevauchent et ouvrent à bien plus de questions que de réponses sur la manière dont on peut ménager la chèvre et le chou, l’institution et l’individu.

La vie s’écoule, avec ses réussites et ses échecs, ses dits et ses non-dits, ses accomplissements et ses manques. Et puis, sans crier gare, et sans égard pour ce qu’il reste encore à faire pour que les aspirations les plus profondes soient toutes épanouies, elle se clôt là où quelques années plus tôt avaient encore éclos les desseins tirant vers de nouveaux horizons. Elle touche à sa fin. De nombreuses relations appartiennent désormais au passé. Les lieux où l’on se construisait humainement et professionnellement n’accrochent plus, tel un velcro trop usé à force d’être usité. Et le chapitre nommé « notre vie » se referme pour que s’accomplisse son dénouement. Il importe donc de s’emparer au mieux de cette vie d’après la vie, cette existence chétive menacée par des gouffres qui tenaillent au corps, par une santé physique fragile, par un équilibre mental vacillant. Afin de vieillir et mourir le plus dignement possible.

Or, même si cette phase est une étape importante de la vie et qu’elle concerne quiconque atteint un âge avancé, c’est aussi un moment qui reste tabou. Il est relégué derrière un épais rideau pour privilégier l’éclat de la vie active. Nos sociétés ne souhaitent pas voir ce qu’on fait de nos personnes âgées. Elles ne veulent pas s’intéresser de trop près aux lieux où elles sont souvent rassemblées par pragmatisme plutôt que par un véritable souci d’humanité.

Vivre encore de Agnès Lejeune & Gaëlle Hardy porte ainsi la marque d’un cinéma de la subversion des codes en vigueur dans nos contrées. Il élève au voir ce que la volonté collective retranche au plus loin du visible, et ce pour s’enfoncer dans la chair même de cette réalité. N’étant nullement question de se perdre dans les murs de généralités qui font écran plutôt qu’exposent la situation dans sa complexité humaine, les deux réalisatrices font le choix de structurer leur propos autour d’un documentaire choral poignant et difficile centré sur quatre destinées au carrefour de leur nouvelle existence. Josette est une femme nonagénaire qui n’en peut plus de vivre dans des maisons de repos et cherche avec l’aide de son fils à obtenir un logement social. Angéline est une femme octogénaire au caractère trempé que ses trois fils cherchent à placer en maison de repos, alors que ses capacités cognitives déclinent. Maurice est libéré de sa maison de repos après y avoir été assigné sous la contrainte pendant deux ans et s’apprête à vivre pleinement les années qui lui restent. Annette vit avec sa fille qui refuse de la placer et préfère s’en occuper elle-même. Dans tous les cas, on est par conséquent immergé dans des situations profondément intriquées dans un maillage sociétal formé des proches, des représentantes et représentants institutionnels, des équipes médicales, des associations d’aide aux personnes âgées, etc. La fin de vie n’est donc pas quelque chose qui se vit seul, mais qu’on peut être amené à vivre seul à la suite des choix de société qui ont été opérés en toute conscience. Et c’est sans aucun doute la profonde vertu de ce documentaire, tout autant ce qui le rend essentiel et même nécessaire : il montre combien la fin de vie n’est pas de la seule responsabilité individuelle, mais une responsabilité collective. Elle est ce qu’on en fait.

Cela n’empêche nullement, comme le font très justement et avec sensibilité Agnès Lejeune et Gaëlle Hardy, de s’intéresser aux trajectoires individuelles. Maurice, Angéline, Josette et Annette en sont là où elles sont du fait de leurs histoires respectives. La couleur que prennent ces dernières années, la manière dont la bascule s’opère, dépend étroitement de tous les choix qui ont été faits au cours de l’existence. Un soin particulier a été de ce fait appliqué à filmer l’intime, les plus infimes frémissements des visages, les réactions, les routines. Il n’est pas seulement question de représenter les rouages d’un système dont ces différentes personnalités seraient de billes glissant d’une strate à une autre, mais de donner consistance à leurs ipséités, à ce qu’elles sont en elles-mêmes et pour elles-mêmes. Elles ne sont pas des personnes âgées archétypiques, mais des êtres complexes dont les rides sont comme les cernes des arbres dans lesquels on peut sentir le poids des années et la richesse du vécu qu’elles charrient. Il s’agit, en effet, de les présenter comme des êtres incarnés qui ont traversé les décennies comme n’importe qui le ferait et qui, de cette façon, pourraient tout aussi bien être chacun et chacune d’entre nous. En travaillant ainsi le nuancier de l’expérience humaine depuis l’intime, Vivre encore rejoint par conséquent ce qu’il accomplit en suivant méticuleusement le processus institutionnel d’installation dans « l’après-vie ». Il nous responsabilise en renversant notre regard afin d’embrasser celle des autres comme celles d’un autre soi-même et, ainsi, de se voir soi-même comme un autre.

Vivre encore de Agnès Lejeune & Gaëlle Hardy réussit dès lors à saisir toute l’étendue de son sujet avec autant de finesse dans sa dimension collective que dans la dimension individuelle, délivrant des séquences qui arrivent autant à engager dans la réflexion critique, poussant à se demander si en se limitant à la solution « maison de repos » on n’a pas laissé en friche tout un univers de possibilités encore à échafauder, que nous saisissant affectivement à travers les personnalités touchantes des différents protagonistes.

S’il est sans doute difficile à traverser, chargé de vécus traversés par des déclins irréversibles et une certaine noirceur, c’est donc pour le meilleur. Ce n’est pas en faussant une situation qu’on l’aborde au mieux, mais en s’y confrontant dans ce qu’elle est en vérité. Et ce sera, sans doute, de cette façon-là qu’on pourra au mieux y répondre à l’avenir.