Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2001
Mots-clés : rencontre,
 

Alain de Halleux - Pleure pas Germaine

Photographe et réalisateur, Alain de Halleux a disparu pendant plus de dix ans de notre paysage cinématographique après de brillants essais comme 1,2,3 j'ai vu et No pour dire oui. Il nous est revenu en début d'année avec la Trace, un documentaire présenté au Festival du film de Bruxelles 99, et cet automne avec Pleure pas Germaine, un long métrage de fiction qu'il a commencé à tourner en Belgique et qu'il terminera en Espagne. Ce road movie adapté d'un roman du Québécois Claude Jasmin, raconte l'odyssée d'une famille belgo-espagnole (Gilles, Germaine et leurs quatre enfants) qui, pour surmonter un deuil, décide de changer d'existence en parcourant les routes de France et de Catalogne. La vie est-elle ailleurs ?

Cinergie : Comment a démarré ta collaboration avec Aligator Films en général et avec Eric Van Beuren, en particulier, après ou avant La Trace que tu as produit avec l'Indien Productions ?
 Alain de Halleux : Il y a des gens qui peuvent assumer plein de choses et c'est vraiment leur film - comme Boris Lehman ou Thierry Knauff. Sur La Trace, j'ai fait la production, le cadre à l'une des caméras, le son, l'assistant-monteur et même l'affiche. Et en même temps, j'aime bien travailler avec plein de gens comme sur Pleure pas Germaine. J'ai fait deux téléfilms pour Eric Van Beuren avec Anny Cordy : Fanny et l'Age du capitaine.
J'ai écrit avec Eric un scénario sur Hergé mais qui n'a abouti à rien. Tous les tintinophiles disent que c'est le meilleur truc qu'ils aient lus sur Hergé mais la Fondation Hergé n'a pas osé nous aider. C'était un canular comme Hergé aimait en faire, genre F for Fake d'Orson Welles. Ce que j'inventais sur Hergé était tellement plausible que finalement j'informais sur le père de Tintin par la bande et tout ce qui était vrai était tellement fou qu'on aurait pu croire que c'était faux. Je jouais là-dessus. Fanny Rockwell et son mari se sont octroyés le monopole de l'image d'Hergé. Ils la défendent très mal.
Je leur laisse les droits d'auteur mais l'image d'Hergé m'appartient autant qu'à eux.  Le scénario parlait essentiellement des secrets de famille qui est l'un de mes thèmes favori.  D'ailleurs, les enfants sont davantage formés par ce qu'on ne leur dit pas que par ce qu'on leur dit.  Il y a donc les films qui se font et eux qui ne se font pas mais ne sont pas moins intéressants.
J'ai un scénario qui s'appelle Le Trou et sur lequel j'ai travaillé deux ans, qui ne sera jamais produit mais que je considère comme faisant partie de ma filmographie. Peut-être même suis-je plus proche des films que je n'ai pas faits que de ceux que j'ai faits. Tu devrais demander aux réalisateurs - à travers des entretiens - de te raconter les films qu'ils n'ont pu faire. Je serais très curieux de lire ça. Parce que ce sont certainement des sujets qui sont plus proches d'eux que ce qu'ils ont pu réaliser. Si cela n'a pas été produit c'est peut-être parce que le monde ne veut pas entendre certaines choses, parce que ce n'est pas le bon moment. Moi-même j'ai du mal à entendre certaines choses. Quand Orson Welles raconte à Peter Bogdanovitch tous les films qu'il n'a pas réussi à monter, c'est plus qu'intéressant, c'est fascinant. Sans même parler de The Other Side of the Wind qui est terminé mais est placé sous scellé !

C : Pour Pleure pas Germaine, c'est Eric qui t'a fait lire le livre de Claude Jasmin ?
A. d. H. : C'est Eric qui s'est amené avec le bouquin et, disons, pour simplifier, que c'est moi qui lui ai pris des mains (rires). S'il m'a demandé de critiquer le premier scénario qui avait été écrit par les Canadiens, c'est parce qu'il avait confiance en mon regard. Je me suis mis à le réécrire avec lui et on n'a fait ça à deux comme des grands.
Au mixage du dernier plan, qui est le plan du générique de fin, je me suis mis à pleurer tout seul dans la salle de cinéma et j'ai eu tout à coup l'image du film Andreï Roublev de Tarkovski : les Mongols ont piqué les cloches du village et on essaie de refaire les cloches. Personne ne sait comment et un gamin de douze ans dit qu'il va les fabriquer, arrive à entraîner plein de gens dans son projet. Quand tout est terminé, que les cloches sonnent, il s'éloigne du village et va pleurer tout seul dans un fossé. Andreï Roublev s'approche de lui et lui demande le pourquoi de ces larmes et le gamin répond qu'il ne savait pas comment fabriquer des cloches !

C. :Qu'est-ce qui te plaisait dans le livre ?
A.de.H. : Ce qui me plaisait dans le bouquin, c'était le ton du livre et le côté incroyablement humain et vivant des personnages. Et en même temps, c'était ça le piège puisque l'histoire ne tenait pas trop, le récit était raconté à la première personne et nécessitait une voix off, plein de flash-back. Ce qui est souvent un piège narratif. On a travaillé pour tout objectiver. Ce qui m'a plu, c'est l'histoire de Gilles, un père de famille irresponsable et qui nous est pourtant sympathique. Petit à petit, grâce aux conflits familiaux, il ouvre les yeux sur sa propre responsabilité . Cette histoire m'a fascinée parce que c'est celle d'Oedipe. Ce qui me plaisait également dans le roman c'est que les personnages étaient " innocentés ". J'ai accentué cette tendance. Les juger nous empêche de les comprendre et empêche de comprendre la part sombre qui est en nous. Si on fait cela, on ne comprend rien de soi-même. Le roman, en innocentant les personnages, m'a aidé à comprendre qui ils étaient. J'ai accentué cela au tournage. Serge Larivière est un acteur qui m'a beaucoup aidé à comprendre cela. Serge jouait un personnage crapuleux, il est arrivé avec une version de ce personnage tellement innocente qu'il m'a épaté. C'est ça l'intelligence d'un comédien.

 C. : Pendant le montage, tu m'avais dit que les personnages féminins de la famille Bedard étaient plus intéressants que les personnages masculins. Es-tu toujours de cet avis?
A. de H. : Oui, bien que le personnage de Gilles soit le personnage le plus important de Pleure pas Germaine. Pour autant, le personnage de Germaine, la femme de Gilles, est important dans ce qu'il véhicule. Quand on vit avec quelqu'un d'irresponsable comme Gilles, on a tendance, et c'est bien normal, à vouloir le changer. Germaine a une autre attitude, elle dit à son mari : " je t'aime et j'ai confiance en toi, on te suit ". En lui disant cela, elle l'autorise à changer. Si on a des enfants travaillant mal à l'école on a beau les frapper, ils ne travailleront pas mieux mais si on leur dit : " Ecoute, c'est pas terrible en ce moment, mais moi, je crois que tu es quelqu'un d'intelligent et j'ai confiance en toi. Si ça ne va pas bien maintenant, il y a certainement une raison. Ça ira certainement mieux plus tard. "  L'enfant va se sentir reconnu et avoir davantage confiance en lui-même et il aura donc le potentiel pour pouvoir changer. C'est en cela que le personnage de Germaine est très important.

C. : On va du Nord au Sud dans ton film. J'imagine que c'est une trajectoire significative ?
A . de H. : C'est un road movie. Je me suis découvert une connexion avec le sud que j'ignorais : couleur, volubilité, musique. Plus la chaleur humaine. En même temps, c'est un film belge parce qu'ici on ose montrer un personnage qui se gratte le cul parce que son caleçon le gêne entre les fesses. Il y a le côté Manneken Pis et en même temps il y a le côté chatoyant méditérannéen.
Au Festival de Sitges on a découvert que le film ne parlait pas qu'aux vieux mais aussi aux jeunes entre 18 et 25 ans qui venaient nous trouver en nous disant que le film était super. Ce que le Festival de Gand n'a fait que confirmer puisqu'on a eu le Prix du Meilleur Film du Jury des jeunes.
Le problème de la famille les intéresse, ce dont on ne se doutait pas avant de faire le film. Si ces jeunes se retrouvent dans le film, c'est - j'en ai l'impression- parce qu'ils sont tous issus de familles explosées et que dans le film ils découvrent une famille qui, malgré les conflits violents qui l'agitent, peut rester unie. Notre famille Bedard sert peut-être d'utopie qui fait rêver. C'est une famille où tout est compliqué mais où il y a moyen de garder une certaine forme de communication. Le public pleure, rit et applaudit, je ne peux rien demander de plus. On va faire l'ouverture du Festival International de Chicago, c'est étonnant mais c'est comme ça.

C. : Tu m'avais dit également une chose qui m'avait frappé pendant le montage : " les plans que j'avais le mieux aimer tourner je les ai enlevés ".
A . de H. : C'est arrivé pour La Trace et pour Pleure pas Germaine, fatalement. J'ai enlevé en partie la séquence la plus drôle, de l'avis unanime. Pour une fois, ce n'est pas le monteur qui a demandé de la retirer, c'est moi parce que je sentais que je m'attardais trop sur l'un des personnages et que le spectateur allait se demander pourquoi. Avant tout ce qui compte, c'est le flux général qu'il faut toujours privilégier. Comme dit Orson Welles, un film c'est avant tout de la musique, il faut que ça coule. Il ajoute : un film c'est avant tout des acteurs. Pleure pas Germaine, c'est autant des personnages que les acteurs qui ont contribué à les faire vivre. Pour moi, un film est avant tout une histoire de personnages.

C. : On a parlé des parents Bedard, voyons les enfants, et Muriel, en particulier.
A . de H.  : Oui. Il me fallait une jeune fille de dix-sept ans et Carhy Grosjean qui incarne Muriel en a vingt-sept. J'ai auditionné plein de filles. Aucune n'avait la force de caractère de Cathy. Je l'avais vu au théâtre et je l'avais trouvé géniale. J'ai donc décidé de lui offrir un petit rôle. Je l'ai fait venir pour le casting. Et elle a cassé la baraque. Du coup, j'ai ramené la cassette à la production en leur disant que j'avais trouvé l'actrice. Je ne leur ai pas dit son âge en leur montrant la vidéo. Ils m'ont dit que qu'elle était parfaite pour le rôle de Muriel. Cathy, c'est un véritable caméléon : un jour elle peut paraître avoir quarante ans et le lendemain dix-sept ! Elle adore ce genre de challenge !
Albert, je ne l'ai pas trouvé d'après un casting. Je me souvenais avoir joué au football avec un gamin, un an auparavant, à qui j'avais prêté mes chaussures à crampons parce qu'il avait mal aux pieds. Il était rentré dans mes pompes, en quelque sorte. Déjà, au niveau symbolique, c'est incroyable puisqu'Albert est le personnage le plus proche de moi. C'est lui qui observe, qui est le plus conscient de tout ce qui se passe dans l'histoire. Je lui ai fait passer un bout d'essai et on l'a pris. Et, pour moi, c'est lui qui joue le mieux dans le film. Ce que je demande à un acteur, c'est de se raconter à travers son rôle comme moi je me suis raconté à travers le scénario. Et Benoît (Albert) a totalement compris cela. Pour un gars de quatorze ans, c'est prodigieux. Tous les autres acteurs en étaient baba.
Il y a deux types de réalisateurs : ceux qui disent je sais tout et d'autres qui discutent. Personnellement, je fais partie des seconds. Je fais venir le décorateur, la costumière, l'acteur et on discute pour en savoir plus sur le personnage. Lorsque quelqu'un fait une proposition, j'examine si c'est possible en fonction du scénario. Si on me dit  que Germaine pourrait porter une veste country avec des floches parce qu'elle allait danser en arrivant à Bruxelles, c'est intéressant. Germaine n'est pas seulement une maman, c'est une femme. On enrichit son personnage.
C'est pareil pour les prises. Les meilleures sont celles où un acteur me fait découvrir un aspect du personnage que j'ignorais. Je saute de joie lorsque je découvre que Gilles est un joueur compulsif, ce que je savais déjà vaguement mais l'acteur à travers son jeu le fait surgir de façon tout à fait consciente.

 C: Est-ce que tu encourages l'improvision sur le tournage ?
A de H. : Il y a aussi des accidents dont on peut profiter. Il faut parfois susciter une part de chaos pour créer de la vie. Mais ce dont je te parle est encore autre chose. Je demande à tout le monde de participer, d'apporter quelque chose et comme je suis le garant de l'histoire, je filtre. Pendant le tournage on était devenu une grande famille. Philippe Guilbert, le cameraman, en dehors des prises, faisait du baby sitting. Ce qui n'empêchait pas les conflits. Il y en avait tous les jours. Mais le conflit, c'est normal. Il suffit de ne pas en faire une montagne, de ne pas le faire durer. Philippe m'a énormément aidé pour le découpage, ce qui ne nous a pas empêché d'avoir des différents sur le tournage. J'ai parfois dù le convaincre pour avoir ce que je voulais.

C: Et au niveau des couleurs ?
A.de H. : Ça, c'est moi qui ai voulu un film très coloré. Philippe a embrayé là-dessus tout de suite de même que la décoratrice. Germaine, étant espagnole, pense que l'image que donne la famille vis-à-vis du monde extérieur est importante. Lorsqu'on habite sous le pont de Vilvorde qui est un lieu sordide, on a envie de donner de sa maison une image positive. N'ayant pas beaucoup d'argent, il n'y a pas d'autre choix que de lui donner des couleurs. Ce n'est donc pas une décision arbitraire. C'est un film très coloré et la musique l'est égalemment. J'ai fait appel à Carlos Cases, un musicien catalan qui travaille énormément pour le cinéma. Il explique que ça a été un enfer parce que d'habitude il compose la musique avant le film et pas après comme pour Pleure pas Germaine. Ici la musique colle au plan près. A chaque changement de plan tu as soit un nouvel instrument, soit une modulation, soit un changement de rythme et ça donne quelque chose qui ne se perçoit pas mais qui se sent. Je lui ai demandé une musique qui ait le même poids que la famille, c'est-à-dire une sorte de tristesse cachée sous de la lumière. Comme la musique tzigane qui est profondémment triste et pleine de vie.

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