Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
Webzine
Janvier 2004
01/01/2004
 

Dans l'ombre

Se contenter de suivre ses désirs fait perdre sa nature propre et la rectitude de ses mouvements. Dés lors qu'on veut gouverner sa propre personne, on la met en danger. Huainan Zi. Des Moeurs in Philosophie taoïste. Ed. Gallimard.

Focus

L'amour et la haine, son inversion symétrique, sont-ils le fruit du hasard ou de la nécessité ? N'étant point scientifique et peu savant en biologie nous ne nous prononcerons pas. Quant à l'aspect affectif du couple amour/haine on pourrait soutenir, sans peine, qu'il est le fruit du hasard et de la nécessité. Olivier Masset-Depasse aime scruter la violence des sentiments, les liens affectifs de la filiation comme dans Chambre froide ou Kosmos, des deux films précédents. N'attendez pas que les personnages campés par le réalisateur aient des relations policées. Leur vernis social s'étant effrité, ils vont jusqu'au bout de leurs pulsions quitte à provoquer des ruptures ou des drames.
Dans l'ombre, le moyen métrage de 30' qu'il tourne en ce mois de novembre ne fait pas exception à la règle. Il campe le personnage de Léone (Anne Coessens), la trentaine corsetée par un handicap : sa jambe et son pied sont déformés par la polio. Dans l'ombre des bonsaïs qui tapisse sa petite maison ouvrière et qu'elle affectionne à n'en pas douter, elle scrute les faits et gestes d'Andréas (Kris Cuppens), son voisin. Elle l'observe, saisie d'une sorte de transe mentale, restant à la fenêtre à faire le guet jusqu'à ce qu'il sorte de chez lui. Lui, Andréas, un chercheur en mathématiques a, comme beaucoup d'hommes d'autres soucis, futiles certes dans le bilan d'une vie, notamment de nombreuses aventures féminines (en particulier estudiantines) celles-ci l'attirent inexorablement comme un aimant secret accentuant l'aigreur de sa voisine. La vie est courte. Il faut réfléchir à l'avenir pense Leone qui éprouvant un désir fou pour son voisin n'hésite pas à provoquer un accident dont elle est la victime. La culpabilité d'Andréas à l'égard de la victime de l'accident dont il est l'auteur involontaire lui fera-t il remarquer la jeune femme ?

Séquence

Nous sommes à un jet de pierre de la cité Floréal, à Watermael-Boitsfort. Sur l'un des trottoirs de la rue des Pétunias, une grande allée bordée d'arbres qui sont eux-mêmes encadrées de maisons ouvrières bien alignées d'allure agréable et tranquille, un travelling supporte une dolly surmontée d'une Arriflex S16. A l'oeilleton Tommaso Fiorilli cadre Anne Coessens, claudiquant, toute de noir vêtue, une écharpe rouge lui serrant le cou, Celle-ci, bien qu'ayant une démarche disgracieuse et bancale, est déterminée et a le regard farouche en parcourant l'allée. Elle est cadrée de face de sorte que nous assistons à un mouvement de travelling arrière nécessitant une attention vigilante de la part du pointeur ainsi qu'une gymnastique proche du jogging de la part du perchiste (Manuel Dantinne) qui se protège la tête avec un bonnet de laine rouge vif. L'assistant (Gilles Maget) fait le clap de début de prise devant l'objectif de la caméra. Le réalisateur (Olivier Masset-Depasse) crie : « Action » et le cortège s'ébranle. Ensuite on fait le trajet en sens inverse. Pour le travelling suivant, Leone est vue de dos.

Réalisateur

Le handicap physique m'intéresse pour représenter le handicap mental, nous précise Olivier-Masset Depasse. Le propre du cinéma étant de montrer autant y aller à fond. Le personnage principal de mes films est souvent quelqu'un qui cherche à communiquer avec un monde qui est décalé par rapport à lui. On a tous ce problème à un moment ou à un autre dans sa vie. Le corollaire étant un cercle vicieux dans lequel se trouve coincé le personnage. Et la question étant de savoir comment on peu faire pour s'en sortir.
Mes personnages, au début, tout au moins, sont souvent des morts-vivants, des êtres qui sous-vivent ou qui survivent. C'est une des raisons pour lequel j'essaie de jouer le ton sur ton, d'éviter les couleurs franches même si ce n'est pas d'une originalité folle.
Dans l'ombre à son propre style même si, sur le fond, il y a une continuité avec Chambre froide ou Kosmos. Cages, le long métrage sera également fidèle à cette optique, c'est le sujet le plus déjanté que j'ai écrit. A côté de lui, les deux courts sont des films très sages. Avec Anne Coessens j'ai la chance d'avoir une comédienne qui s'adapte à ce genre de rôles. C'est une comédienne que j'ai envie de filmer. Comme de plus, elle est excellente, autant ne pas s'en priver. J'adore les gens qui changent d'allure « les gueules », comme on dit au cinéma. Les actrices qui n'ont pas peur de jouer des rôles de composition, comme Bette Davis, m'intéressent.
Tu me parles d'humour. C'est ce que je préfère. La difficulté dans les comédies est d'atteindre une certaine intensité dramatique. Et par ailleurs j'ai un humour noir, il est donc plus difficilement perçu. Mais dans ce film-ci j'espère qu'on le sentira davantage. Je l'ai fait lire à des handicapés qui ont trouvé que le ton était juste. Ce qui m'a soulagé parce que, la difformité pour moi n'est pas exceptionnelle. Je viens d'un pays, à Charleroi où la pollution détruit énormément d'existences. Il y a beaucoup de gens difformes dans les quartiers que j'ai fréquentés. Dans les grandes villes industrielles on voit il y a des phénomènes. Dans Cages Anne Coessens sera également handicapée mais par accident. Le sujet du film portant davantage sur la communication entre les êtres.

Production

J'ai quitté Latitudes Productions pour fonder Versus Productions avec mon frère Olivier Bronckaert qui est producteur exécutif aux Films du Fleuve, nous explique Jacques Henri Bronckaert. On a démarré, sachant qu'Olivier continuerait à donner l'essentiel de son temps aux Films du fleuve mais qu'on prendrait les décisions les plus importantes ensemble. On a commencé par ce qu'on savait faire : documentaire et du court métrage. Notamment Muno de Bouli Lanners.
Le court est un petit long métrage réalisé avec des moyens limités donc tous les risques sont exacerbés. Il faut être précis et présent à toutes les étapes. Par ailleurs, une chose qui me paraissait importante était de faire de la coproduction. On l'a fait avec Territoire indien qu'on a tourné il y a deux ans dans la région de Liège. C'était très enrichissant parce qu'on a eu toutes les ennuis possibles sur un film : deux sinistres importants sur le tournage, un producteur délégué qui est tombé en faillite en pleine postproduction. Du coup, j'ai le sentiment qu'on est mûr pour produire On va tourner Zoning Lonesone Cow-boys, le premier long métrage de Bouli. Ce sera en scope et en noir et blanc. Pur et dur. Nous pensons que c'est en affirmant cette singularité-là qu'on pourra exister parmi toutes les sorties en salles.
Pour Dans l'ombre, Olivier Masset-Depasse est venu nous trouver avec un projet de long métrage que je trouvais remarquable mais il était intéressant de faire quelque chose avant d'entamer le long. On est donc parti sur un projet de court qu'il a déployé en allant vers le moyen métrage. On s'est dit qu'avec le court on allait rassembler une équipe qui ait le potentiel pour nous accompagner dans la production du long.

commentaires propulsé par Disqus