Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
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Décembre 2004
01/12/2004
Mots-clés : Afrique, festival,
 

Françoise Dupuis : Cinéma Méditerranéen à Bruxelles - 2004

Abattre les murs, construire des ponts
Depuis 1992, la Commission communautaire française organise le Festival "Cinéma méditerranéen à Bruxelles", qui en est cette année à sa 8ième édition.
S'il y a quelque vérité dans l'idée que "c'est la beauté qui sauvera le monde", ou du moins si l'art a peu ou prou cette vocation, il comporte nécessairement une dimension politique, au sens le plus large du terme. De même, il faut sans doute voir dans la tenue de ce Festival non seulement un événement culturel mais également une initiative, modeste mais concrète, qui se place dans la perspective de l'émergence d'une autre mondialisation, fondée sur la justice, le respect mutuel et la fraternité des peuples.
En effet, pour Samuel P. Huntington, professeur à l'Université de Harvard et ancien membre du Conseil national de sécurité américain, la fin de la guerre froide entre les blocs de l'Est et l'Ouest aurait fait place au "choc des civilisations". Un redécoupage des alliances et antagonismes militaires serait intervenu sur des bases culturelles, dans lequel la "civilisation occidentale ou judéo-chrétienne" ferait face et serait potentiellement menacée par la "civilisation musulmane" et la "civilisation chinoise".
A en croire Huntington, la Chine et Taiwan, d'une part, l'ouvrier belge et le pétrolier texan, de l'autre, seraient parties prenantes de deux blocs homogènes et antagonistes: une telle théorie tend manifestement à escamoter les contradictions qui traversent chaque "civilisation" et échoue par-là même à éclairer notre compréhension du monde. Néanmoins, que ce soit à tord ou à raison, désigner un bloc ennemi, c'est déjà préparer les opinions à l'affrontement. Tant l'attentat du 11/9 que l'appel à l'engagement dans des guerres préventives contre un "axe du mal" manifestent le danger pour la paix et pour le développement mondial que constitue l'enfermement dans de telles logiques.
C'est dans ce contexte que, sur le plan de la bataille des idées, la question de l'appartenance à la Méditerranée prend toute son importance pour l'avenir de l'Europe. En même temps qu'elle se construit comme entité politique, l'Europe se trouve devant l'alternative de s'ouvrir ou de se claquemurer dans la référence à une mythique "civilisation occidentale", d'accepter ou de rejeter sa dimension méditerranéenne. L'appel du sociologue Edgar Morin à "Penser la méditerranée et méditerranéiser la pensée" ainsi que sa dénonciation de l'occultation de la Méditerranée trouvent ici leur pleine signification: "Les cartes géographiques et par-là nos représentations mentales nous empêchent de voir la Méditerranée […] il y a des cartes d'Europe, d'Asie, d'Afrique, mais pas de carte méditerranéenne. Et pourtant, durant des milliers d'années, cette mer fut matricielle et porta en elle la plénitude civilisatrice. Durant l'Empire romain, elle fut littéralement le centre d'un monde provisoirement pacifié. […] Aujourd'hui la plénitude est devenue vide, la mer est devenue frontière".
La fracture actuelle entre le Nord et le Sud de la Méditerranée ne peut être sous-estimée, notamment du point de vue de la différence de niveau de vie, de la divergence entre les taux de croissance démographique et de la pression migratoire induite. Nous sommes dès lors placés devant le choix d'y ériger une zone de partenariat ou une ligne de front, de faire de la Méditerranée un pont ou un mur. La construction d'une Europe-forteresse ne pourrait mener, tôt ou tard, qu'à un " choc des civilisations ". Il ne tient cependant qu'à nous de lui préférer l'alternative du co-développement euro-méditerranéen.
Revendiquer l'appartenance de l'Europe à la Méditerranée, c'est implicitement rejeter la voie des replis ethniques, nationaux ou religieux régressifs, communiant dans une même hantise de l'étranger, pour placer au cœur de la construction européenne un authentique projet humaniste.
Revendiquer notre dimension méditerranéenne c'est en outre, à Bruxelles, refuser les clichés communautaristes pour reconnaître comme pleinement nôtre l'importante partie de la population qui y plonge directement ses racines.
Assumer de façon positive la communauté de destin des deux rives, être solidaire d'un projet de développement euro-méditerranéen c'est prendre une option en faveur d'un projet européen de fraternité entre les peuples, de justice sociale, de dialogue entre trois grandes religions et les héritages rationalistes grec et moderne.
N'est-ce pas cette Europe-là que nous appelons de nos vœux ?
Puisse ce festival apporter sa contribution à une meilleure connaissance réciproque des hommes et des femmes des deux rives de la Méditerranée, puisse-t-il contribuer à bâtir des ponts de compréhension et de solidarité là où d'autres veulent ériger des murs d'ignorance et de haine, puisse-t-il promouvoir la conscience et le respect effectif de notre humanité commune qui gît à l'intérieur même de nos différences.

Françoise DUPUIS,
Ministre,
Membre du Collège de la Commission
communautaire française chargée de la culture

Site du Festival : http://www.cinemamed.be

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