Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/01/2003
 

La Raison du plus fort

Humiliés et offensés

La raison du plus fort n'est pas toujours la meilleure. Proverbe

La loi de la jungle

Nous aurions préféré vous parler de Mauvaises nouvelles, le dernier polar de Donald Westlake avec John Dortmunder et Andy Kelp, les cambrioleurs les plus malchanceux du monde. Malheureusement, si nous allons vous parler de mauvaises nouvelles c'est dans le sens littéral du terme. Vous n'avez pas vraiment conscience de quitter la rue Royale en contournant une église de style baroque tardif et en vous engageant dans la rue Royale Sainte-Marie. Sur le trottoir de gauche, au centre, vous vous trouvez nez à nez avec le CVB. Sitôt entrés, Patric Jean nous emmène au troisième étage, en grimpant les escaliers quatre à quatre. Dans l'une des salles de montage le réalisateur de Les Enfants du Borinage, lettre à Henri Storck (un film qui avait jeté un sacré pavé dans la mare - voir Archives Cinergie) termine le montage de La raison du plus fort, un long métrage qui risque d'en décoiffer plus d'un.

Avouons-le, les séquences qu'il nous a été données à voir sur le moniteur vidéo sont à la limite du supportable. « On va droit dans le mur » affirme tranquillement Patric Jean. Un pantalon de toile beige, genre cargo, l'air impassible mais les yeux brillants tandis qu'il observe le scintillement des plans qui se succèdent à l'écran.

Séquence-choc

Nous sommes à l'intérieur d'une prison. La caméra cadre, en contre-plongée, un couloir cellulaire. A l'étage du dessous, des portes sont ouvertes. Des gardiens vont et viennent. Voix off : « Au rez-de-chaussée de la prison un détenu a voulu se pendre dans sa cellule. Alors on l'a décroché et pour le punir le médecin l'a fait mettre au mitard. » On entend des cris pitoyables. Une plainte à peine audible qui traverse les cloisons d'une porte de fer. Le détenu vient d'être placé en isolement, au mitard. « Sans mes calmants comment veux-tu que je me sente bien ? J'ai rien pris. » Les gardiens essaient de l'apaiser avec des mots. « Donnez-moi des calmants, je vais me mettre au lit et je vais dormir, c'est tout. Je vais rien faire, je te le promets, je ne ferai rien, tu as ma parole ! » Les portes se ferment à double tour. L'une après l'autre. La plainte devient un cri de souffrance et de colère.

Patric Jean nous explique, d'une voix neutre : « Aujourd'hui, il y a des directeurs d'établissements pénitentiaires qui le disent ouvertement : « Qu'est-ce qu'on est en train de faire ? Les prisons sont devenues une sorte d'asile dans lequel on met des gens qui vont mal, des gens qui relèvent parfois du domaine de la psychiatrie. Ce jeune que tu viens d'entendre, il n'a même pas trente ans. Il a complètement perdu la tête. Dans quel état va-t-il sortir du mitard. ? Il supplie pour obtenir des calmants. Il essaie de se pendre, les surveillants disent : « c'est du chiqué, il savait qu'on allait entrer dans la cellule. Peu importe. On comprend bien que le type ne va pas bien. Et cette histoire a duré bien plus longtemps que ce que tu as vu. Je ne sais pas quel type de délit a commis ce jeune mais comment peut-on espérer rationnellement qu'il va sortir de là différent ? »

Rupture
« Après Les enfants du Borinage, lettre à Henri Storck, un film qui aborde le déterminisme social, qui nous montre comment la misère se perpétue de génération en génération, j'avais envie d'aller beaucoup plus loin dans l'analyse politique. 

« Tout le monde croit que les prisons sont pleines de grands délinquants, de criminels... Alors qu'en fait il y a surtout des petits délinquants. Donc en fait on pourrait combattre les causes de la délinquance qui sont sociales. La prison aggrave les situations. Mais ce que j'ai appris en prison, en y passant du temps, c'est que le principe même de la prison et de la peine n'est pas la privation de liberté. Mais l'humiliation. La privation de liberté n'est qu'un moyen pour appliquer la peine qui est : humilier.De voir pourquoi il y avaient des gens qui se trouvaient dans des situations de pauvreté, quelles en étaient les causes les plus profondes aujourd'hui et surtout comment s'y prenait-on pour y remédier. Il m'a semblé qu'une des populations les plus pertinentes pour en parler était la population issue de l'immigration. Elle représente, en Europe, une grande partie de la population la plus pauvre et aujourd'hui on expérimente sur elle -- mais certainement pour l'étendre à d'autres -- des solutions à la pauvreté qui sont plus carcérales que sociales. »

Tout en prison n'est que humiliation. Il faut courber l'échine de ces jeunes, il faut les casser. Et un autre moyen est le « mitard » un moyen de torture légale. C'est un moyen de torture psychologique, même les directeurs de prison le disent. A tel point qu'une séquence le montre les gens sortent de là déboussolés, cassés ! Et d'autre part on a un taux de suicide dans le « mitard » qui est scandaleux, c'est inadmissible dans une démocratie qu'on tolère des choses pareilles. »

La misère déprime. Les prisonniers comme les chômeurs. Statistiquement, la Belgique et la France consomment des antidépresseurs à la pelle. Et encore c'est un euphémisme. La majorité des exclus du consumérisme se met en veilleuse tandis que les autres purgent leurs angoisses dans la violence délictueuse. Les exclus sont dans leur majorité : inertes, absents. Comment voulez-vous qu'ils transmettent des repères à leurs enfants. Ils n'en ont plus eux-mêmes. Du coup on cherche des remèdes : de la thérapie douce (Prozac et Cie) à la thérapie choc (prisons). Le tissu social se déchire. A force de vivre dans une économie consumériste, dans un court terme qui ampute la sociabilité les pauvres s'intoxiquent à l'inactivisme ou à l'activisme.

Urbanisme

« Le tournage du film s'est passé à Bruxelles, à Marseille en passant par Amiens et Lyon. On peut parler des quartiers, poursuit-il. On a fait vivre des gens dans des tours de béton de treize étages dans lequel il n'y a plus d'ascensceurs ni de vide ordure depuis dix ans. Imagine à quoi cela doit ressembler ! »
Différents lieux s'imposaient comme fil rouge du film : la prison, les tribunaux, et, en l'occurrence, ce qui m'intéressait très fort c'était la comparution immédiate en France qui est le tribunal de la pauvreté et que l'on essaye de créer en Belgique d'ailleurs. C'est l'ancien tribunal des flagrants délits. Et les quartiers, les lieux de vie des gens. »

Les déserts urbains articulés autour de cités en béton sont sans âme. Qu'on envoie des animateurs n'a pas l'air d'y changer grand-chose même si la convivialité est un meilleur dopant que d'autres. Ils ne procurent pas de l'emploi ne peuvent lutter contre un chômage devenu endémique. Ajoutons-y le manque de reconnaissance, qui amène l'individu à ne pas se reconnaître de valeur, de ne pouvoir s'inscrire nulle part. Ils deviennent un symptôme auquel ils s'identifient. Sans parler de l'idée d'être reconnu mais aussi de celle toute postmoderne d'avoir droit à une image. Le succès de « Loft Story » ne reflète rien d'autre.

"Je voulais donner la parole aux gens pour qu'ils puissent s'exprimer par rapport à leur propre situation (c'était un principe que je voulais conserver, c'est celui de Borinage). Et la difficulté que j'avais rencontrée au Borinage, en fait, elle est partout. Aujourd'hui c'est quasiment mission impossible de dire aux gens exprimez-vous. Vous êtes suffisamment grands pour parler vous-mêmes, dites-nous ce qui ce passe, pourquoi et comment ?
J'ai rencontré une foule de gens qui avait une analyse extrêmement fine de leurs propres situations venant de la part de gens qui ont très peu d'instruction, qui ne lisent pas la presse, mais qui, simplement en observant leur propre situation, ont une analyse extrêmement lucide. Mais ils ne veulent pas parler devant une caméra, parce qu'aujourd'hui ou bien on a réussi, c'est-à-dire on a du fric, on a une BMW, des vêtements à la mode et on s'exprime dans ce monde, ou bien on a rien de tout cela et on est un raté et on se tait, c'est la honte. Et ça j'ai perçu cela à travers toutes les générations : la honte. Une autre difficulté, lorsque j'allais dans des endroits où les caméras ne sont pas les bienvenues c'est le rôle joué par la télé pour diffuser une image des immigrés. Les caméras de TF 1 ou de France 2 sont passées par-là et n'ont fait qu'une chose : dire que ces gens étaient dangereux.

Pendant les deux ans et demi du tournage de La raison du plus fort, je me suis rendu compte que la situation était beaucoup plus grave que je ne le pensais, que l'on était assis sur un tonneau de poudre. Evidemment, j'ai entendu un certain nombre de témoignages de gens qui se plaignaient du comportement de la police. Des jeunes, mais aussi des adultes, des travailleurs sociaux, qui ont été témoins d'un certain nombre de choses inacceptables.
Dans les quartiers de l'immigration on trouve une jeunesse complètement désillusionnée de tout. Qui ne croit plus en rien, ni dans le politique, ni dans le travail social, ni même dans le travail tout court. Qui ont l'impression que quoi qu'ils fassent, ils vont être roulés.
La situation est dure, très dure et je suis inquiet. Il y a un tel décalage entre ce qui est dit dans les médias et ce qu'il y a sur le terrain. Le discours que j'entends et lis me semble tellement décalé par rapport à la réalité. Tous ces discours notamment sur l'insécurité.... Le problème c'est que ce n'est pas en traitant les symptômes que l'on va traiter la maladie. Donc pour le moment, moi je suis pessimiste parce qu'à court terme, on s'y prend mal. On pousse toute une jeunesse à l'extrémisme.

En fait, toute cette jeunesse est comme un iceberg, il y a une partie visible qui serait les délinquants. Et tout le monde se focalise sur eux. Et il y a la partie non visible, qui sont le même type de jeunes, qui vont aussi mal mais qui au lieu de sortir cette violence vers l'extérieur, la retourne contre eux-mêmes. Et cela donne quoi : la drogue, la dépression, l'alcool et des quartiers entiers où la moitié des gens est en dépression. Les suicides, la violence familiale. Mais cela ne se voit pas et cela ne gêne personne. Même les symptômes, tout le monde s'en fout. Qu'il y ait dans des familles des pères qui battent leurs enfants, leurs femmes parce qu'ils perdent la tête, complètement déprimés. Tout le monde s'en fout. Que des gens soient alcooliques, à neuf heures du matin ne tiennent pas debout et qu'ils doivent s'accrocher au bar. Qu'ils y aient des familles entières ou personne ne se parle. On s'en fout. Tout le monde est au bord de la dépression ou dedans y compris des enfants. Tout le monde s'en fout complètement. Du moment qu'ils se tiennent tranquilles. Et ces gens sont très lucides, par rapport au fonctionnement du système et ils se rendent compte qu'ils n'ont aucune prise sur lui. Et donc, ils sont dans la survie où ils seront toujours perdants. Et ils en sont conscients. Parfaitement conscients."

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