Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/02/2002
Mots-clés : tournage,
 

La Torpille de Luc Boland

 Plic ! Ploc ! Un petit crachin parsème de minuscules gouttes de pluie les verres de nos lunettes. Des morceaux de silence surgissent brisés par le crachotement d'une moto lointaine. Ce qui ne nous empêche pas de descendre sur les pavés mouillés la rue des Trois Tilleuls, au risque de glisser et de nous étaler sans personne pour nous relever tant l'endroit est désert, comme une ruelle désaffectée peuplée de chats errants au poil hirsute. Hou hou, les rafales de vent se mêlent aux aboiements des chiens de garde. Des feuilles mortes gisent au milieu de dépliants publicitaires souillés.
Des lumières commencent à s'allumer, petits points blancs qui clignotent derrière les arbres nus. On a l'impression d'être dans un no man's land suburbain du début du siècle, hors du temps. Pas du tout : on est à Bruxelles. Pourtant, en tournant dans la rue des Beguinettes, on croit se trouver sur une autre planète, à Hollywood. On découvre le tournage de La Torpille, un téléfilm réalisé par Luc Boland avec un plateau en décor naturel éclairé par des HMI. Un téléfilm, dites-vous? Fichtre ! Diantre ! Oui, mais à la différence des produits formatés qui vous endorment ou vous laissent dans un genre de coma éthylique devant votre lucarne, Luc Boland, a un point de vue et l'exprime dans ses (télé)films. S'agissant du flux télévisuel, c'est difficile à croire me direz-vous. Certes ! Mais, outre la chaîne de télé Arte que les Européens connaissent bien, il existe des exceptions. Même aux Etats-Unis, une chaîne comme HBO (Home Box Office, chaîne à péage dont s'est inspiré Canal +) diffuse des films ou séries dans lesquels la complexité psychologique des personnages prime sur la violence du show hollywoodien diffusé par les networks.
Dominique Dumas (Catherine Jacob) et Françoise (Nicole Sherer) sortent d'une maison, marchent dans l'allée et déposent des boîtes de chaussures Butterfly dans le coffre de la voiture de Dominique, sous l'oeil attentif de Michel Van Laer calé derrière son Arriflex SR3, qui glisse via une dolly Panther sur les rails d'un travelling tandis que Ricardo Castro enregistre le son avec un Nagra emmailloté pour éviter la pluie et que Luc Bolland surveille la scène sur moniteur vidéo de poche. Le soir est tombé et la pluie s'abat de plus en plus fort, chassée par de violentes rafales de vent dans notre dos. Il faut se maintenir debout sous la poussée d'un vent déchaîné tout en ayant les pieds qui pataugent dans l'eau glacée. Heureusement, le plan suivant se tourne à l'intérieur de la maison, dans la cuisine. Françoise raconte son passé à Dominique devant une tasse de café et des biscuits. Elle sont assises de part et d'autre de la table. Nous profitons de la mise en place du plan pour nous entretenir avec Luc Boland. 

Cinéma
J'essaye de faire la distinction entre téléfilms et films de télévision, nous confie le réalisateur d'Une Sirène dans la nuit, qui déborde d'énergie. J'ai envie de m'amuser. J'ai envie que les gens s'amusent aussi en voyant les films. Le téléfilm, c'est un défi : c'est un long métrage en vingt-trois jours. Par rapport à cette donnée-là, j'essaye d'en tirer un maximum dans le respect des heures et de l'équipe. En réalité, comme tu l'as compris, j'essaie de faire un maximum de cinéma avec les contraintes de la télé.
J'ai eu de la chance. Une Sirène dans la nuit a bien marché. C'est vrai qu'il était singulier par rapport à ce qui se fait habituellement. De plus en plus les chaînes de télé vont vers des productions où il y a un peu plus d'audace, où l'on essaie de faire vraiment quelque chose. Il y a deux catégories de téléfilms : il y a les séries, avec leurs standards, leurs règles, etc., et les unitaires ou les mini-séries : là on sort plus de budget, on ose davantage bousculer les clichés.
A l'heure actuelle, il y a une amélioration de qualité de la part de tous les réalisateurs. Sans doute parce que les chaînes font de plus en plus appel à des réalisateurs de longs métrages pour réaliser des téléfilms. Espérons que les budgets suivent car on reste malgré tout dépendants de budgets étriqués.

Métier
J'ai envie de continuer à aimer le métier que je fais. Si c'est pour faire de la commande et tourner un film l'un derrière l'autre, je préfère ouvrir une librairie ou faire autre chose. J'ai besoin d'être motivé. Il est clair que lorsque je fais un film, même si, comme ici, je n'ai pas écrit l'histoire, il faut que je flashe sur le scénario. On m'en a proposé huit depuis janvier 2001, et les sept autres ne m'ont pas plu.
Ce qui m'a séduit dans La Torpille est qu'on est en pleine actualité. Le monde des affaires est devenu d'une telle férocité vis-à-vis de l'humain que cela en est insensé.
C'est le cas ici : il s'agit d'un grand groupe financier qui, pour se débarrasser d'une filiale qui n'est plus rentable et qui n'est pas dans la ligne politique d'un grand groupe financier, ne trouve rien de mieux, plutôt que de fermer - ce qui signifierait que le titre sombrerait en bourse - de trouver une astuce. Donc, un petit con de consultant à l'idée de dire : " De la même manière qu'il y a un moyen de trouver la bonne personne à la bonne place, on peut mettre la mauvaise personne à la mauvaise place. Nommons un directeur complètement incompétent qui par sa bêtise va couler l'entreprise, comme cela on ne pourra rien nous reprocher. " L'ennui est qu'ils font très mal leur choix : ils tombent effectivement sur quelqu'un d'incompétent mais qui est une battante, qui croit en elle-même et qui a toujours ramé dans sa vie. Elle décide de saisir sa chance et va tout bouleverser. Ce sujet, plein d'attrait, a, jadis, été traité par les frères Coen dans The Hudsucker Proxy.
Ce qui est génial dans le scénario, c'est que le spectateur le sait à la cinquième minute, mais que Dominique, le personnage principal, interprété par Catherine Jacob, ne le découvre quant à elle qu'à la 75ème minute ! Le spectateur est complice, donc il prend fait et cause pour Dominique et va la suivre dans le film jusqu'au bout en se demandant comment elle va réagir, quand elle va se rendre compte du piège qui lui est tendu... L'ironie dramatique, c'est souvent la force d'un certain cinéma américain, et c'est ce qui m'a plu.

Casting
 Je suis très content du casting. Il y a Catherine Jacob, qui est une très grande dame à tous points de vue. Elle n'est pas facile, dans le sens où c'est quelqu'un de farouche, de très méfiant. Il a fallu que je gagne sa confiance, qu'on apprenne à se connaître. On s'est vus plusieurs fois avant le tournage. Dés qu'elle a confiance en toi, c'est un vrai bonheur. Au-delà de ça, il y a Pierre Casigna, qui est français lui aussi et qui est incroyable de justesse, et puis toute une distribution belge dont je suis vraiment content parce que j'essaie que ce téléfilm-ci dégage une impression de parabole. On est entre le vrai et le factice.
Même au niveau des décors ou de la tête des acteurs, j'ai vraiment été chercher des tronches. Je prends un exemple : il y a deux directeurs dans l'entreprise qui doit être fermée, qui sont les assistants de Catherine Jacob. J'ai pris Pierre Geragnio et Alex Von Silvers, qui dans l'histoire s'appellent Bonnet et Blanc. Je ne l'ai pas inventé, c'est dans le scénario. Quand tu les vois ensemble, c'est à pisser de rire. La secrétaire revêche, ex-maîtresse dans son temps du vieux patron, ça va comme un gant à Nicole Shirer. Et tout est à l'avenant. Le fils de Dominique est joué par un jeune Belge qui s'appelle Aurélien Ringelheim. Il est pas possible, ce gars ! Il a une voix légèrement cassée, comme s'il avait raté sa nuit et il a une pêche, une audace ! Il n'a peur de rien ! Et j'avais besoin d'un jeune adulte : le personnage a 18-19 ans, c'est un petit génie qui n'a peur de rien et qui va contribuer à trouver la solution pour sauver l'entreprise. Tout le casting est comme cela. J'aime ce nouveau genre de cinéma français, comme par exemple Sitcom, où c'est " too much " par rapport à la réalité mais où tu te laisses prendre par l'histoire et par le traitement de l'image. "

Après
" Je prépare des longs métrages ; j'ai quatre ou cinq projets. Maintenant, je les ai placés par ordre de priorité. Comme on n'a pas toujours deux fois sa chance en Belgique, je sais qu'il faut faire très fort dès le premier film... Dès que ceci est terminé : j'écris, j'écris, ... "

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