Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2002
 

Nosotros: le montage

A deux temps

On dirait qu'il est impossible de faire un tango sans les crépuscules et les nuits de Buenos Aires et, que, pour nous autres Argentins, nous attend au ciel l'idée platonique du tango, sa forme universelle. Jorge Luis Borges. Oeuvres Complètes 1. Ed. Gallimard.

 

nosotrosLa valse a trois temps. Le tango a deux temps. La vie a un temps. Profitons-en pour nous glisser dans les locaux du CBA (Centre de l'audiovisuel de Bruxelles) pendant le montage de Nosotros (Milonga, le coeur du labyrinthe), un film documentaire réalisé par Diego Martinez Vignatti, mec plutôt cool aux cheveux noirs jais et au regard scrutateur, scotché au maté (la boisson nationale argentine) comme votre serviteur au café. Si le jazz est né dans les bordels de la Nouvelle-Orléans le tango est né dans les lupanars des faubourgs de Buenos Aires, vers 1890 (flûte, violon, puis bandonéon). Le tango, donc, « musique renversante et danse solennelle dont nous devrions déclarer l'origine divine ou semi-divine, et découvrir la cause dans quelque dieu des embrasures des portes, des soûlographies, des comités électoraux, des maisons borgnes ou des feutres mous portés sur le côté », explique Borges dans Evaristo Carriego.
Dans la salle de montage, trois écrans d'ordinateur permettent à la monteuse Marie-Hélène Mora et à Diego Martinez Vignatti d'ordonner les plans en séquences.
Bruits de clavier sur lequel on tape. Le fichier file des plans qui déroulent leur tempo.
Sur l'un des trois écrans, une séquence du film démarre, lancée par la monteuse. C'est un plan d'ensemble, dans une chambre plutôt exiguë et sur le lit duquel est posé un costume anthracite, nous découvrons Hernan qui s'habille puis se rase. Raccord sur Ernesto, saisi lui aussi en plan général, se lissant les cheveux. Raccord sur Petaca, un quinquagénaire barbu, saisi dans une pièce de sa maison ornée de photos de lui avec des amis de la Milonga.nosotros

Il chantonne en examinant ses manchettes, se coiffe, se parfume, s'assied et enfile des chaussures d'un noir brillant, se préparant à la Milonga de la soirée. Plan moyen d'Eugenia, seule femme du quatuor, qui essuie des cheveux bouclés d'un blond cendré, chante, chausse des hauts talons noirs. Raccord en plan serré sur son visage dans le miroir de sa salle de bain. Elle se peigne en expliquant qu'elle ne se coiffe pas de la même manière des deux côtés du visage à cause de la transpiration du danseur qui est son partenaire - Et son amoureux ?, demande Diego qui est hors-champ. Non ! pas son amoureux. Celui-ci, un artiste, ne danse pas. Elle se passe de l'eye-liner autour des yeux, regard appuyé. Moui. « Je suis amoureuse, poursuit-elle, ne pose plus de questions ! Il sera là mais pour regarder. On verra bien. » Elle appuie son rouge à lèvres couleur sang, puis se met des boucles aux oreilles. Plan général d'une rue, extérieur nuit, qui nous montre le Sunderland Club. Raccord sur l'intérieur du dancing. De nombreux couples dansent le tango sur une piste entourée de tables aux verres posés sur de petits napperons rouges et de chaises qui, pour la plupart, sont vides.

Les images sont signées Diego Martinez Vignatti qui a fait le cadre et la lumière lui-même. « J'ai soigné énormément la forme parce que je ne vois pas pourquoi un documentaire devrait être ennuyeux, cadré n'importe comment et avec des couleurs moches. » C'est comme un drive pour ce réalisateur qui est aussi directeur de la photographie et cadreur sur d'autres films que le sien dont, tout récemment, Japón de Carlos Reygadas qui a obtenu une mention pour le Prix de la Caméra d'Or au Festival de Cannes.
Tango

nosotros« Le film parle de quatre personnages, nous confie-t-il. Mon idée était de parler du tango dans un sens très large, comme une culture appartenant spécifiquement à la ville de Buenos Aires. Et pour moi une ville est définie par les gens qui y vivent davantage que par ses avenues, ses immeubles ou ses jardins publics. Donc, je voulais parler des gens et, à partir d'eux, découvrir la ville, la culture de cette ville qui ne ressemble à aucune autre : Buenos Aires. L' une des seules villes au monde qui a sa propre musique, sa propre danse : le tango. Une musique, une danse qui est née là-bas avec l'immigration. L'Argentine a reçu autant d'immigrés que les États-Unis. Cette musique est née de tous les rêves, de toutes les musiques, de toutes les frustrations qui ont accompagné le débarquement de ces millions d'immigrés qui, pour la plupart, étaient analphabètes, pauvres et venaient d'Italie mais aussi d'Espagne, d'Allemage, et puis une population de juifs venant des pays de l'Est, ce que l'on sait moins. Ces derniers essayaient d'entrer aux États-Unis mais comme ils venaient de pays communistes ils étaient refoulés. La deuxième diaspora juive au monde, après New York, c'est Buenos Aires. De la rencontre entre ces immigrés et les métis, les indiens, les espagnols de souche (déjà pendant la colonisation, comme Buenos Aires est un port, un tiers de la population était étrangère) est né un rythme qui ne ressemble à aucun autre : le tango. Et ce, dans les quartiers les plus pauvres, dans les faubourgs. »
Personnages

On pourrait croire que Nosotros est un film sur une danse qui a des adeptes dans le monde entier. Et bien, non. Pas seulement. Car cette danse est le support culturel portant le vécu de quatre personnages le pratiquant. C'est un mode de vie. Rien à voir avec le formatage du tango aseptisé pour touristes. « On a tourné en mars de cette année. Mais entre les repérages, la préparation du film et le tournage il y a eu dix-huit mois d'intervalle. Quelques modifications ont eu lieu. L'Argentine a vécu une catastrophe économique, il y a eu des émeutes. Ernesto, qui était un employé de bureau de 28 ans immergé dans le tango lorsque je l'ai rencontré il y a deux ans, est devenu professeur de tango au Japon. Il est dans le film parce qu'il revient - tout comme moi - en Argentine pour voir sa famille et se ressourcer à Buenos Aires. Je me suis demandé si j'allais changer de personnage dans le film mais en réfléchissant, je me suis rendu compte qu'il y avait beaucoup d'analogies entre lui et moi. Tous deux nous sommes également émigrés et séparés de notre famille. Dès lors, je l'utilise comme un fil rouge qui croise les trois autres personnages sans qu'il soit pour autant le personnage principal.

nosotrosEugenia est comédienne et professeur de tango. Elle a 27 ans. C'est une bonne pédagogue. C'est elle qui transmet la danse dans le film. Puis il y a Petaca, vieux danseur de tango qui est à la retraite et est un peu dépassé par les nouvelles façons qu'ont les jeunes de danser. Il est très respectueux des anciens codes du tango de son origine jusqu'aux années nonante. Pour lui, le tango n'est pas seulement une façon de s'habiller mais une façon de se comporter, d'agir dans la vie. Et, enfin, Hernan est un jeune homme de 18 ans qui habite dans un de ces faubourgs où est né le tango : la Boca. Il travaille, avec son père, dans un atelier de tapisserie. C'est un danseur extraordinaire, l'un des meilleurs du film. »
Subjectivité

« Ma subjectivité est d'abord dans le choix du sujet, continue Diego après un court silence, ensuite dans le choix des personnages et enfin dans la manière de les filmer. Je veux que les personnes existent, qu'ils respirent. Je ne veux pas en faire des statues mobiles. Je veux les connaître et les faire connaître aux gens. Je fais des films pour la vie. Pas des films contre. Il y a assez de haine, de destructions comme cela dans le monde sans vouloir en rajouter. On est tous conscients de la monstruosité du monde. Les gens que j'ai filmés plus que quiconque pusiqu'ils subissent la crise économique que vit actuellement l'Argentine. Par ailleurs, je ne m'efforce de filmer que les gens que je connais bien, ce qui me permet d'obtenir sur le tournage une complicité avec eux qui ne peut pas ne pas se voir à l'écran. C'est ce qui m'intéresse le plus dans un documentaire. Je trouve honteux de filmer des choses qu'on ne connaît pas. Il ne faut pas aller voler des images, des visages, des coutumes et des paysages avec lesquels on n'a aucun rapport. Sinon on ramène rien d'autre que des fantômes. Je n'aime pas les films de fantômes, excepté quand il s'agit de fiction parce que là, dès le départ, tout est clair, on est dans le faux. Mais dans un film documentaire, lorsqu'on filme des gens qui ne sont pas des comédiens, il faut d'abord les respecter. La prolifération des images a un côté aberrant. Comme si la démocratisation des moyens techniques était aussi une démocratisation de la bêtise. »
Buenos Aires

« Je n'ai pas fait un film sur le tango mais sur Buenos Aires, poursuit Diego (un nuage de mélancolie passe dans ses yeux). Sur son identité la plus singulière, avec des personnages pour qui le tango est une culture, un style de vie. C'est pour cela que je parle des gens. Ce n'est pas un film musical. C'est un film sur Buenos Aires, pas sur l'Argentine. Je parle de la ville, pas de mon pays. Il est évident que le tango est une musique qui dépasse les frontières de l'Argentine mais son centre est Buenos Aires. Borges ne se trompe pas lorsqu'il dit que le tango est une façon de marcher. C'est exactement ça : marcher. Le tango n'est pas un spectacle rentable pour groupes de touristes, c'est une danse faite, avant tout, pour s'amuser. Dans le monde un peu fou dans lequel on vit, le tango, comme n'importe quelle culture vraie, apporte une identité à celui qui le danse. C'est aussi une source de plaisirs, de rires, de bonheurs et, surtout une passion, voire même un refuge. Quand on danse le tango, on ne pense à rien, on est immergé dans quelque chose d'éternel. On oublie tous ses soucis. »

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