Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/10/2000
 

Oscar Niemeyer, un architecte engagé dans le siècle

Comme dans son précédent film Evgueni Kaldhei, le photographe personnel de Staline, Marc-Henri Wajnberg a choisi de dresser le portrait de notre siècle au travers d'une destinée peu commune: un homme dont la vie a marqué l'art et l'architecture de ce siècle. Oscar Niemeyer, la dernière figure vivante du modernisme en architecture, a en une soixantaine d'années enrichi le monde d'un patrimoine visible d'Alger à New York, de son pays natal à la France, où il a notamment édifié le siège du parti communiste.

 D'emblée, le ton est donné. Vue plongeante sur la côte, accélération sur le célèbre Christ de Rio, et dégagement en un looping : une soucoupe volante se pose au bord de la mer…. :de la nature à l'architecture de Niemeyer, il n'y a qu'un pas. La caméra, tantôt féline, tantôt câline, décortique avec tendresse Oscar Niemeyer, un homme qui sans bruit s'inscrit dans la trame d'une époque.
" Ma vie était une ballade… et l'architecture, le chemin que j'ai suivi ", explique simplement Niemeyer. Tout semble couler de source comme les courbes sensuelles de la cathédrale de Brasilia. Les séquences s'enchaînent rapidement et découpent le paysage en seins et en fesses épanouis. Un bâtiment émerge. En intégrant ainsi subtilement une chute de reins dans le paysage montagneux baigné par le soleil couchant de Rio, Wajnberg déconstruit la trilogie sous-tendant l'art de Niemeyer : architecture, nature et féminité.
Il réussit avec tout autant de brio à nous faire sentir la force vitale qui jaillit d'une masse de béton flottant à l'horizon. Epousant les trois ou quatre traits de crayon jetés sur la feuille par Niemeyer en guise d'explication, le mouvement rapide et incisif de la caméra suit l'angle du bâtiment. Changement de plan, elle caresse la courbe de la rampe qui mène au Centre d'art Contemporain de Niteroï, emblème de l'architecture épurée de Niemeyer, prolongement inné de sa vision engagée. De soucoupe volante le bâtiment se transforme en fleur solaire, une invitation à butiner.
Presque voyeur, le regard glisse sur des paysages époustouflants d'un Brésil tout en spirales et en volutes et s'arrête en apothéose sur une réalisation gigantesque, œuvre de Niemeyer et Lucia Costa : Brasilia.

Brasilia, une capitale moderniste pour le " pays du futur "

En plein cœur du Plateau central, Brasilia est né de la convergence de deux projets : celui des architectes modernistes qui voulaient construire une " cité radieuse " placée sous le signe d'un monde meilleur et celui du premier ministre Juscelino Kubitchek, qui rêvait d'un nouveau Brésil, riche et égalitaire.
Construite en moins de dix ans, cette cité futuriste représente une alternative poétique aux lignes et aux angles droits du style international qui dominent l'architecture moderne de l'Europe des années 30. Niemeyer, s'inspirant de Le Corbusier, développe un style sculptural, fluide, d'une puissance expressionniste unique. Avec du béton armé, il crée des structures qui, par leurs tangentes soulignent les rondeurs des monts érodés, des baies, des plages. Alternant images saccadées et visions lascives, Wajnberg nous entraîne au cœur de l'oeuvre de Niemeyer, un mélange détonnant mariant structure et abandon des formes.
On peut regretter que le propos soit moins fouillé quant il s'agit de l'aspect plus politique de cette oeuvre. Certaines questions, qui permettraient au film de s'ancrer d'avantage dans le présent, restent à peine effleurées. Pourquoi Brasilia, inaugurée en avril 1960, exubérance passionnelle d'humanisme, écho yang du sombre ying Las Vegas, ne remplira-t-elle jamais les objectifs fixés par ses concepteurs, visant à irradier la modernité dans tout le Brésil, à attirer la population des régions les plus pauvres vers l'intérieur du pays ?
Jouant sur les teintes tendrement passéistes jusqu'au bout, le film se referme sur la douce ivresse de l'illusion et la nostalgie d'un passé perdu. Oscar somnole. Devant ses paupières mi-closes défilent au rythme de chansons tristes les années de l'ode au progrès, des copains, des belles femmes.

Dessins d'Oscar Niemeyer

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