Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/06/2001
Mots-clés : critique de cinéma,
 

Osveta

Amour, haine, amitié et trahison
 Non, ce n'est pas Dallas, mais une saga belgo-balkanique, une histoire universelle, que Jan Hintjens décline d'une part en Macédoine, où se côtoient depuis plusieurs siècles Turcs, Macédoniens, Albanais, Bulgares, Serbes et Croates, et d'autre part en Belgique une génération plus tard. Sous domination ottomane pendant près de six siècles, théâtre ensuite de plusieurs guerres balkaniques avant d'être à l'origine du déclenchement de la Première Guerre mondiale, les Balkans, région charnière entre l'Europe et l'Asie,deviennent le lieu témoin par excellence de l'exacerbation des intolérances et de leurs conséquences. Au début du siècle, Mitre (Refet Abazi), un pauvre berger macédonien, et chrétien sauve la vie d'Osman (Ljupco Todorovski), un riche Turc musulman pris dans une embuscade. Les deux hommes que tout sépare scellent un pacte d'amitié et deviennent frères de sang jusqu'à ce que les crimes commis de part et d'autre dans les communautés turques et chrétiennes ne touchent leurs propres familles. Pour sauver son frère Islam (Aleksandar Mikic) de la pendaison, Osman fait kidnapper Pavel, un garçonnet de sept ans, le neveu de Mitre. S'ensuit une escalade de violence. Septante ans plus tard, à Anvers, on retrouve Paul (Rik Van Uffelen) qui tient sous une nouvelle identité un petit restaurant yougoslave avec sa fille Els (Ann Esch). Orchan (Christophe Vienne), petit-fils d'Islam, est chargé d'accomplir l'osveta, (mot serbe pour vengeance), afin de respecter le code de l'honneur. Mais Orchan tombe amoureux d'Els et sera dès lors confronté à un dilemme cornélien.
Suivant la foulée d'un cheval blanc galopant dans les steppes balkaniques, Jan Hintjens nous fait découvrir progressivement le cavalier, un vieil homme vêtu du costume traditionnel turc. Le cheval est à l'arrêt. Il se cabre soudain. L'homme tombe ; d'un tissu chamarré, brodé de fils de soie, il sort un pistolet.
 Ces plans qui ponctuent le film, des flashs dans la mémoire d'Orchan, retracent l'osveta : le pistolet que nous découvrons dans les mains d'Orchan à Anvers est celui qu' Islam donne à son petit fils pour perpétuer le bain de sang qui commença jadis et semble devoir ne pas s'arrêter. Le fil narratif traverse le siècle, de la Macédoine en Belgique ; l'élan pacificateur, donné par Osman et Mitre, est à nouveau proposé au héros de la saga moderne.
Amour ? À mort ? Tel est l'enjeu de ce drame shakespearien. Sera t-il capable de faire le bon choix ? Faisant alterner la saga balkanique avec des scènes anversoires, Jan Hintjens construit l'intrigue de son film et sa cadence par la juxtaposition de ces deux histoires temporellement et géographiquement disjointes et pourtant semblables dans leur thématique.Progressivement, comme les pièces d'un puzzle, le temps arrêté, se dessine la carte des maux, des souffrances et des joies qui amènent les protagonistes à s'aimer puis à se haïr, et enfin à douter. Lentement, au fil d'un montage alterné judicieux, le spectateur remonte à la source du crime qu'Orchan est chargé de commettre.
Le message est limpide : la haine et le cortège d'intolérances, de lâchetés, de crimes et de trahisons qu'elle imprime à l'histoire de l'humanité ne peut décemment pas trouver de justification. Les hommes cependant n'ont aucun mal à se convaincre du bien-fondé des crimes perpétrés. Et ainsi va le monde. Sans tomber dans le pathos, Jan Hintjens s'attache à montrer chacun des protagonistes aux prises avec ses haines, ses peurs et ses doutes, piégé dans un contexte, tâchant tant bien que mal de défier le cours du destin.
Malgré le budget limité du film, la reconstitution historique en Macédoine est étonnante de justesse. Le montage rythmé couplé à une musique originale composée par Bo Spaenc renforce une intrigue et des métaphores un tantinet attendues. Certains clichés de l'épopée romantique: du galop dans la steppe, du pacte de sang à l'honneur courtois ; certains clichés du racisme ordinaire, de la logeuse anversoise au contremaître du chantier naval, certaines répliques superposées des histoires " belge " et " macédonienne " empêchent cependant de se laisser complètement emporter par cette saga d'amour-haine et de vengeance.
 Évitant l'écueil du dénouement moralisateur, le film ne tranche pas mais lance un cri prévisible en forme de point d'interrogation. Pourquoi l'histoire doit elle se répéter ? Quand cessera l'ignominie des crimes gratuits, issus de la bêtise humaine, pourquoi sacrifier l'amour à l'honneur ? Autant de questions essentielles, abordées ici sans intellectualisme ni exhibitionnisme. Osveta vaut le coup d'oeil, malgré quelques inégalités dans le jeu des acteurs qui rendent la partie " macédonienne " du film de loin plus prenante et crédible que sa suite anversoise.
Le film constitue Le premier volet d'une trilogie. Nous attendons donc Jan Hintjens pour de nouvelles aventures entre l'Est et l'Ouest. (Portrait et interview de Jan Hintjens, spécial 2001)

Osveta
35mm, format : 1.85, couleur, 103'
Réal.: Jan Hintjens . Scén. : Slobodan Despotovski, Jan Hintjens, Bob Goossens. Image : Louis-Philippe Capelle et Glynn Speeckaert. Son : Dan Van Bever et Christine Charpail. Mont. : Philippe Ravoet. Int. : Ljupco, Todorovski, Refet Abazi, Rik Van Uffelen, Anne Esch, Christophe Vienne, Dejan Lilic. Prod. : NMP Produkties, Y.C. Aligator Film, Tchin Tchin Production, Vardar Films, SD Produktia, Canal+, VRT, Makedonska Televizia, avec l'aide du Fonds Film in Vlanderen, du Centre du cinéma et de l'audiovisuel de la Communauté française de Belgique et des Télédistributeurs wallons, du ministère de la Culture de la République de Macédoine, et de Nationale Loterij.

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