Films illustrés par Gwendoline Clossais FacebookTwitter
01/09/2002
 

Philippe REYNAERT

Des citrons acides. C'est ce qu'ont fait avaler les programmateurs de la RTBF à l'équipe de TéLéCiNéMa en supprimant la seule émission hebdomadaire vivante sur le cinéma diffusée par les différentes chaînes du Service public francophone. Les nombreuses protestations du public et du monde du cinéma belge nous ont montré que les gens n'étaient pas dupes d'une télévision de flux continu provoquant davantage d'amnésie que de mémoire (rotation rapide d'émissions servant de support aux spots publicitaires). Nous n'aborderons pas la crise générale que traverse le service public en Europe (à l'exception de la BBC). Ce n'est pas notre rôle, nous nous occupons de cinéma. Et à ce propos, très concrètement, à partir de septembre, la deuxième chaîne de la RTBF nous propose un ciné-club hebdomadaire animé par Philippe Reynaert. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Entretien

Cinergie : N'avez-vous pas l'impression que le fil qui relie le cinéma d'une génération à l'autre est en train de se rompre. Que la transmission ne se fait plus. Ne sommes-nous pas guettés par une sorte d'amnésie en ce qui concerne le cinéma du XXième siècle. Comme si seul le cinéma qui fait l'actualité avait le droit d'être vu ?
Philippe Reynaert : Oui, on est vraiment maintenant dans une société de consommation. On assiste à une accélération consumériste, du cinéma notamment, qui fait que les films sont dans une file d'attente pour sortir à l'écran et sont chassés les uns par les autres. Il est amusant de voir comment la presse passe sont temps à montrer les records qui sont battus dès qu'annoncés ! Meilleur premier week-end, meilleur premier jour... A quand la meilleure première demi-heure ?
Les films sortent et sont oubliés pratiquement dans la foulée. Sauf quelques exceptions. Et c'est là qu'il faudrait creuser la question. Il a des sortes de « classiques instantanés ». Vous avez Pulp Fiction , un film qui, pour les trentenaires, a une aura comparable à Citizen Kane pour la génération des 40 ans passés. Des films comme celui-là ou comme Seven constituent les repères de la nouvelle cinéphilie. Il n'y a pas si longtemps quand on voulait disserter sur les flash-backs, on citait Le Jour se lève de Marcel Carné, aujourd'hui, c'est Memento  de Chris Nolan ! Les nouvelles références nées dans les années nonante, prennent le pas sur les autres et les font oublier. Ça, c'est le constat pessimiste qu'on peut faire.
En musique, par contre, c'est très curieux ce qui est en train de se passer. Avec l'avènement du CD les éditeurs gravent des vieilles choses, des groupes qui n'existent plus, car la demande en CD est supérieure à ce qui se fait actuellement. C'est ce qui explique que l'on assiste à une sorte de « revival » de la musique des années quatre-vingt, septante et même au-delà. Cet été, c'est avec des chansons d'avant-guerre que Patrick Bruel a fait un carton !
En cinéma, le développement du DVD, pourrait amener ce genre de chose. Il suffit de voir comment les éditeurs commencent à rééditer de vieux films. Il faut se soucier de la transmission d'héritage mais il ne faut tout de même pas être pessimiste. C'est la raison pour laquelle la RTBF relance un ciné-club !

C. : À partir de quels critères se fera votre ligne éditoriale ?
Ph. R.
 : On ne commence pas par faire la programmation puis aller chercher les droits des films. Il y a des films pour lesquels les droits sont déjà pris, les droits ne sont pas à prendre. C'est le contraire qui se passe. Georges Jetter qui achète les droits des films pour l'Ecran Témoin, ou pour le jeudi soir, essaye d'acheter les films de manière qualitative. Ce qui est loin d'être simple puisque vous connaissez bien le système des « package » que les distributeurs utilisent. C'est à l'intérieure de cette enveloppe-là qu'on va faire la sélection.

C. : Allez-vous entreprendre des cycles autour d'un cinéaste, d'un mouvement ou de façon plus géographique ( l'Iran, l'Asie, les indépendants américains, l'Europe, etc. ?
Ph. R.
 : Nous allons entreprendre des thématiques mensuelles. Faire des groupes de quatre films. On commence par les thématiques nationales et plus précisément avec le cinéma espagnol après Almodovar et le mouvement de la « movida ». On va essayer de montrer des films qui n'ont pas eu le temps d'exister en Belgique. Comme, par exemple, Ouvre les yeux d'Amenabar, qui a été repris par les Américains sous le titre « Vanilla Sky » avec Tom Cuise). Il y a aussi Entre les Jambes, un polar avec Victoria Abril, ce qui relance la tradition des polars du sud. On démarre donc en septembre avec un mois espagnol. En octobre, normalement ce sera le cinéma anglais avec aussi des productions « parallèles » : la marge du cinéma anglais.
On rêve de faire des cycles plus historiques, montrant des grands classiques. Mais là, il y a plus de boulot : le service des acquisitions doit aller à la pêche aux films. Les producteurs essayent de vendre les films dont on n'a pas fini de boucler les recettes. Ceci étant ce n'est pas impensable, mais ce qui est présenté aux acheteurs de chaîne télés, ce sont les films d'actualité. Pour le moment on travaille avec les moyens du bord, c'est-à-dire à partir de films qui n'ont pas été prévu pour le ciné-club.

C. : Et le cinéma du siècle dernier ? J'ai été frappé récemment de me trouver dans un groupe d'adolescents qui ignoraient l'existence de films de Coppola. Ne parlons même pas d'Hitchcock ou de Tati !
Ph.R.
 : Je suis d'accord sur le fait qu'il faut montrer des choses plus anciennes. D'un autre côté le temps avance, il faut le suivre. Je ne voudrais pas idolâtrer le passé au détriment de ceux qui aujourd'hui cherchent. Je viens de voir Heaven de Tom Tykwer. Voilà un film qui parlera sans doute plus de cinéphilie à la génération actuelle que ne pourraient le faire des films plus anciens. Et n'oublions pas le cinéma iranien et asiatique de ces dernières années qui a littéralement régénéré le cinéma alors qu'au début des années nonante, souvenez-vous que beaucoup de monde pariait sur la mort du cinéma.
On démarre par l'Europe. C'est une volonté. Mais on veut passer par le monde aussi, par le cinéma asiatique, iranien, une partie du cinéma américain.

C. :Et la suppression brutale et injustifiée de TéLéCiNéMa ?
Ph.R.
 : Je profite de cette interview pour dire aux lecteurs de Cinergie que je ne retire pas un mot de ce que j'ai pu dire dans la presse, ou sur ce site. Ça reste dommage que cette émission ait été interrompue. Elle l'a été au moment où elle allait se déployer ; on avait rentré une série de projet dans l'esprit bonus du DVD. On espérait proposer des émissions portrait, émission spéciale court métrage... Celle-ci existera bien, toujours en collaboration avec Cinergie d'ailleurs. Les idées ne sont pas toutes disparues. Mais l'épine dorsale de critiques de film n'existera plus, elle sera remplacée par une édition mensuelle. Je vois cette saison comme une période de transition, une saison d'essai, de laquelle on tirera les leçons en juin.

C. : C'est vrai que Tout Court va reprendre l'idée de la diffusion d'un court métrage belge accompagné d'un entretien et en collaboration avec Cinergie.be ainsi que de La Libre Cinéma tel que TéLéCiNéMa l'a inauguré. Cette synergie entre Télévision, presse électronique et presse imprimée va donc se poursuivre grâce à la Deux.
Ph.R.
 : Tout a fait. Le lancement de la deuxième chaîne est un événement qui doit être connu. C'est la première fois qu'il y a un responsable pour cette deuxième chaîne : une directrice, Carine Bratzlawski qui était Madame Arte-21 ces dernières années et qui a maintenu la liaison entre ARTE et la RTBF. C'est quelqu'un de haute valeur, une cinéphile. Ce sont des éléments qui donnent envie de croire que quelque chose est possible. C'est un événement de taille.

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