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01/09/2001
 

Richard Olivier

Au début des années soixante, la Belgique était un pays étouffant, marinant dans une médiocrité qui lui donnait une touche poussiéreuse digne des Scènes de la vie de province de Balzac. Regardez les photos d'époque, les gens ont les cheveux aussi ras que leurs idées, des costumes aux vestes croisées, les femmes des jupes jusqu'à mi-mollet et des chignons. Pour paraphraser le célèbre mot de Talleyrand (que Bernardo Bertolucci a placé en exergue dans Prima della revoluzione), " Ceux qui n'ont pas connu l'avant-68 ne savent pas ce qu'est la lourdeur de vivre ". Cette époque au conformisme épais comme un missel, " straight ", à la morale vieillotte dont les internautes du troisième millénaire n'ont aucune idée, les baby-boomers de l'après-guerre y ont mis un terme au milieu des années soixante avec Brigitte Bardot, la beatlemania, le courant d'air du swinging London se transformant en ouragan en 1968 à Paris, Berkeley, Berlin, etc. Rien d'étonnant donc si Richard Olivier, né en 1945, était un adolescent rebelle, rétif aux institutions comme l'enseignement ou l'armée, ne sachant à quel saint se vouer pour sortir d'une torpeur maligne qui risquait de l'étouffer.
" J'étais atteint de timidité congénitale quand j'étais très jeune, c'est pour lutter contre ça que je me mettais dans des états excessifs. J'ai lutté longtemps contre ça. Ç'a été une compagne pénible, fatigante et handicapante, nous confie-Richard Olivier en observant le ciel au-dessus des toits à travers notre velux. J'aimerais être un nuage, ça bouge tout le temps, ça change de forme, parce que c'est joli.
"Ma première grande émotion artistique date de l'époque où j'étais emprisonné dans un pensionnat de petits frères, chaussée de Mons, poursuit-il, chemise grise, pantalon brun, le cigarillo dans la main droite, le zippo à côté du cendrier, la tasse de café où se noie un nuage de lait. C'est là que j'ai découvert, à l'âge d'onze ou douze ans, dans la salle de gymnastique - tu imagines - Seul maître après Dieu, de Jan de Hartog, un auteur hollandais. C'est un moment important parce que c'est la première fois de ma vie que je voyais une pièce de théâtre. Ç'a été le premier flash, d'autant plus important que mon entourage ne m'y avait pas préparé. Mon univers d'évasion, c'était plutôt la bédé, qui m'a sauvé d'un ennui et d'une désespérance profonde de la vie tristounette que je menais. Deuxième flash, place de la Patrie, je me suis arrêté illuminé par l'idée que je voulais faire du théâtre. " Refusé au conservatoire, Richard Olivier prend des cours de déclamation chez Paul Riga, un professeur d'art dramatique et enchaîne à l'IAD qui vient de se créer. Pierre Laroche, Maurice Sevenant, Julien Berthau, et, surtout Lucien Salkin, qui lui permet d'y entrer, formaient un quatuor s'occupant du théâtre. " Aujourd'hui, je ne serais plus accepté mais à l'époque, c'étaient tous des gens complètement déjantés, des fous. J'étais rebelle et j'avoue que beaucoup de cours m'ennuyaient, aussi m'ont-ils mis à la porte après deux ans. Ce que j'ai beaucoup regretté parce qu'ils ont éclairé l'obscurité dans laquelle je me débattais. Je suis très vite rentré au Théâtre National comme free lance, bien sûr. "
A sa sortie de l'IAD, il réalise avec Gérald Frydman des gags photographiques à l'aide de romans-photos avec des artistes comme Françoise Hardy, les Rolling Stones, France Gall, etc. Une formule originale pour l'époque, achetée par Daniel Filippachi pour SLC. " Après avoir fait un an de service militaire, j'étais tellement révolté - c'était l'horreur - que je me suis mis à écrire un sketch spontanément. Le poing gauche de Richard Olivier se crispe jusqu'à en faire rougir les phalanges, même couleur que le bout rouge de son cigarillo duquel il tire une bouffée. Et là je me suis découvert une vis comica, une veine comique que j'ai pu exploiter grâce à l'existence de La Cantilène, un cabaret littéraire dans lequel j'avais un numéro. J'étais habillé en noir et coiffé comme les Beatles. Tout ça dans un Bruxelles figé où il fallait une grue pour soulever un oeuf. C'était encore l'époque glacière ou peu de choses étaient possibles. " Un jour, des amis lui proposent de déposer un projet de films pour obtenir une aide à la première oeuvre. Sitôt dit sitôt fait. Et ce sera : Y en a marre des bananes, réalisé d'après une pièce en acte. " Je ne regrette pas sa théâtralité. " Les trois courts métrages qui ont suivi n'ont pas de texte (Platon, le Motard de l'apocalypse, le Buteur fantastique). Les films qui l'impressionnent à cette époque sont l'Île nue (Shindo), Quatre garçons dans le vent (Lester) et le free cinéma anglais qui débarque sur le continent avec de petits bijoux comme Un goût de miel, Samedi soir et dimanche matin, la Solitude du coureur de fond. " Un cinéma qui n'a pas pris une ride, précise-t-il, d'autant que ce sont des films en noir et blanc et ce cinéma-là, comme les photographies, ne vieillit pas ou alors vieillit bien. Le noir et blanc rend la photo intemporelle. "
Qu'est-ce qu'un cinéaste, se demande Richard Olivier ? Un type qui passe sa vie à demander du fric et essayer de réunir autour de lui des équipes minimalistes ou pléthoriques pour faire des films ? " Pour Splendeur et décadence d'un grand magasin à rayons multiples, je n'avais pas un franc, seulement mon Pentax ! La veille, en achetant Le Soir, j'avais lu : Scènes d'émeutes aux galeries Anspach . Je m'étais dit : c'est pas vrai, quel sujet extraordinaire. Pendant trois jours les galeries Anspach liquidaient leur butin de guerre ! Je me suis donc retrouvé enregistrant les évènements avec un Pentax et un preneur de son, faisant un film à base de photos, ce que j'avais déjà fait précédemment avec The End. C'est une technique extraordinaire à condition qu'elle soit prise en charge ensuite au banc-titre et au montage par des gens comme Michel Berthiau. Ce que je trouve extraordinaire avec cette technique, c'est qu'elle te permet de dire dix fois plus de choses qu'avec des images en mouvement. Une photographie peut être plus émouvante que tous les discours. Grâce au banc-titre, elles peuvent bouger mais ce qui est intéressant c'est qu'elles bougent différemment que l'image en mouvement. Ce qui est fort, c'est l'arrêt sur image, le stop, c'est l'image figée. Le film, j'aime, bien sûr, pour ce qu'il procure comme émotion, mais le mouvement m'intéresse moins que l'image figée. Ce sont des moments de vie éternels. Ce type de film demande un investissement dérisoire au départ et te permet d'être prompt sur la balle. Ensuite il faut quelque argent pour l'animer, le sonoriser, le mixer, c'est évident. Spendeur et décadence d'un grand magasin à rayons multiples est un film important pour moi parce que ce qui y est dit est prémonitoire. Cette folie collective de gens persuadés de faire de bonnes affaires en envahissant un grand magasin en faillite frauduleuse pour se procurer des objets souvent inutiles est significative d'une époque où les gens ne croient exister que par la possession des choses. "
Il repousse son fauteuil et se dirige vers le velux. S'arrête. Fait un demi-tour sur lui-même, plongé dans ses pensées. Il prend une profonde inspiration, débarrassé du cigarillo qu'il écrase dans notre cendrier en verre. Ce qui m'intéresse dans le théâtre, c'est l'écriture et la vis comica. Le théâtre m'intéresse en tant qu'auteur. Un amour de vitrine, qui va être joué au Théâtre du Parc au mois de mai 2002, part de l'émotion très forte que j'ai eu d'un Strip-Tease réalisé par André François et qui est l'histoire d'un chômeur qui vivait dans une vitrine sur la place Saint-Lambert à Liège. J'ai pris la situation et l'ai transformée. Il s'agit d'une cage en verre dans laquelle vit un homme. C'est une pièce qui se veut drôle de bout en bout. Autant je peux faire des films désespérés autant j'ai envie au théâtre que le public se manifeste par des éclats de rire, par un bonheur physique. C'est une chose essentielle que de faire rire parce que quand on n'a pas le pouvoir, que peuvent faire les gens sinon s'en moquer? C'est l'arme du pauvre. Sans l'humour et le rire je serais mort de tristesse et de chagrin depuis longtemps. Je ne peux supporter l'enfermement des corps ou des idées. Le seul moyen de lutter contre ça est de faire rire de nos geôliers. Nous sommes entourés d'empêcheurs de tourner en rond, nous sommes entourés de chiens de garde. "
Nous abordons Remember Marvin Gaye (Cf. voir rubrique Tournage). Richard Olivier pense que les chants désespérés sont les plus beaux. " Si tu écoutes la musique de Marvin Gaye, ce n'est pas Sibelius ou Arvo Part, c'est de la soul. Le rhythm and blues crée d'autres sons que ceux de la musique classique mais ils se rejoignent dans la même désespérance ", termine-t-il, l'air rêveur, un cigarillo éteint dans sa main droite.

Par ailleurs nos internautes peuvent se procurer À la Recherche du cinéma perdu, un ouvrage conçu par Richard Olivier, chez Olivier Films )

JMV

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