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Ailleurs, Partout d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter

Publié le 01/12/2020 par Bertrand Gevart / Catégorie: Critique

Avec une esthétique brute et radicale, utilisant les processus de domination décrits par Deleuze et Foucault, Ailleurs, Partout traverse les frontières de l’expérimentation sur l’image. Réalisé à l’aide d’un ordinateur qui permet d’infiltrer les lieux, de passer d’un coin du monde à un autre, de sillonner des caméras de surveillance, le film d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter parvient à articuler la portée critique de certains objets filmiques et leur dispositif avec la question du contrôle. Ce récit cinématographique percute celui de Shahin, un Iranien de 20 ans qui a fui, seul, son pays.

Dans un enfermement en plein air, supposant une invisibilisation des murs, les points de contrôles immatériels se multiplient. Alors que l’on peut passer d’une frontière à l’autre virtuellement en un clic, le récit de Shahin, un jeune migrant iranien, nous parvient par bribes, en dissonance avec les images et la facilité de les traverser.

Ailleurs, Partout d’Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter

Pixels, gros plans, fourmillement de l’image. Le film débute sur la matérialité, essayant de pénétrer au plus profond de celle-ci, de sonder ce qui la compose, comme si l’histoire n’était pas aussi visible que l’on pense. La voix off ancre la narration dans une incertitude, oscillant entre des interrogations portées sur le fugitif, le négligé, l’in-vu et le récit filmique  : « Il s’était retrouvé en pleine mer, au large de tout ». Dans un jeu critique et réflexif sur le dispositif de surveillance, nous voyageons à travers les images du monde, pour suivre le parcours de Shahin qui nous livre en voix off, mais également par écrit, ces moments d’attente, de doutes, d’incertitudes. Autant d’adresses touchantes qu’il fait parvenir à sa mère et sa famille. Mélangeant les images infrarouges comme dans Là-bas de Chantal Akerman, à des arrêts sur image sur des inconnus, le film travaille profondément l’intermédialité et sa portée critique.

Cette utilisation massive des images de surveillance silencieuses souligne une approche du dispositif filmique comme moyen de domination que les deux réalisatrices détournent pour servir un propos humain sur la migration. En effet, s’il est aisé pour le montage cinématographique de passer les frontières, les bribes de récits que nous livre Shahin témoignent de son impossibilité à parcourir le monde. Au fil des séquences, le film des deux réalisatrices s’attelle à s’intéresser aux invisibles de ce monde, aux petits, à ceux qu’on ne voit pas. Entre les deux voix off qui se répondent, entre les différents matériaux qui s’affrontent, Ailleurs, Partout propose un récit original et percutant, abordant la question de la migration et du contrôle avec des incursions critiques saillantes et réflexives sur le dispositif filmique. 

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