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Alice Godart, réalisatrice de Élever au grain

Publié le 23/01/2026 par Cyril Desmet, Dimitra Bouras et Nabil El Yacoubi / Catégorie: Entrevue

Alice Godart, réalisatrice du film Élever au grain, revient sur son premier long métrage, un projet personnel qui explore la relation complexe entre son père, éleveur de poules et passionné de moto, et elle-même. Elle explique comment l’idée du film est née dès 2016, alors qu’elle était encore étudiante en montage à l’INSAS, et comment elle a mis sept ans à se lancer, confrontée à des représentations du milieu rural qui ne correspondaient pas à sa réalité. Le film, tourné dans l’urgence alors que son père tombait malade, a redéfini leur relation et a permis à Alice de mieux comprendre ses origines agricoles, la passion dévorante de son père pour la moto, et les enjeux de la ferme familiale. Un témoignage sincère sur la passion, la famille, et le rôle du cinéma.

Alice Godart, réalisatrice de Élever au grain

Cinergie : Est-ce votre premier film ?
Alice Godart : Oui, c’est mon tout premier film.

C. : Comment vous est venue l’idée de réaliser ce film, et comment l’avez-vous défendu en tant que projet ?
A. G. : L’envie de faire ce film remonte à très loin. J’ai commencé à y réfléchir dès 2016, alors que j’étais encore étudiante en montage à l’INSAS. À l’époque, je ne savais pas encore vraiment pourquoi je voulais le faire, ni quelle forme il prendrait. Je sentais simplement que j’avais des choses à régler avec mon père, et avec mes origines agricoles. Plutôt que de me lancer directement, j’ai choisi de me concentrer sur mon métier de monteuse, de m’intégrer en Belgique, et de travailler sur d’autres projets. Je m’excuse si ma réponse n’est pas très linéaire, mais c’est un peu le reflet de mon parcours : un long cheminement, avec des détours et des hésitations. Ce qui m’a vraiment poussée à passer à l’action, c’est une accumulation de frustrations. En travaillant comme monteuse et assistante monteuse sur divers films, j’ai été confrontée à des représentations du milieu rural et agricole qui me semblaient très éloignées de la réalité. Je passais mon temps à défendre des projets bien financés, mais qui ne reflétaient en rien ce que j’avais vécu, ni la réalité des exploitations familiales comme celle de mon père. Pendant ce temps, la ferme de mon père, elle, était littéralement en train de couler. Cette dissonance est devenue insupportable. Il m’a fallu sept ans pour trouver le courage de me lancer. Un petit burn-out, une envie de me recentrer sur ce qui comptait vraiment pour moi, et surtout, le soutien du dispositif «Regards sur les Docs» de la SCAM ont été déterminants. Pour la première fois, j’ai osé parler de mon projet à d’autres. Grâce à ce dispositif, j’ai remporté un prix, trouvé un producteur en Belgique (Dancing Dog Productions) et un coproducteur en France (L’Œil sauvage), et reçu le coup de pouce dont j’avais besoin pour me lancer. Une fois les financements obtenus, tout s’est enchaîné très vite – peut-être même trop vite. Mon père est tombé malade, ce qui a bouleversé le projet initial : je devais le filmer au travail, mais soudain, il n’était plus question qu’il travaille. C’est une épreuve qui a redéfini le film.

 

C. : Votre équipe vous a accompagnée dès votre retour à la ferme ?
A. G. : En 2024, je reviens pour remplacer mon père, car il ne peut plus assurer seul. J’ai peur qu’il meure et que le film n’existe jamais. Alors, sans attendre les repérages prévus, je demande à mon équipe de venir en urgence. Je leur dis de tout filmer, même ce qui ne finira pas dans le film. J’avais trop peur de manquer l’essentiel. Malgré l’urgence, le film s’est fait. Et paradoxalement, ce projet m’a aidée à tenir. Quand je suis à la ferme, j’ai toujours l’impression de me faire engloutir par le travail, les histoires familiales, les mille tâches à accomplir. Mais avoir ce film, cette équipe – des amies de l’INSAS, de la même région que moi – m’a sauvée. J’ai appris à être réalisatrice en même temps que je gérais la compta de la ferme, l’abattoir, les banquiers… Tout était nouveau, tout était difficile, mais ce projet nous a toutes et tous portés. Il a changé ma relation avec mon père et avec la ferme. 
Pendant deux ans, je ne voyais les choses qu’à travers le prisme du tournage. Maintenant, j’ai un nouveau plaisir à y être. C’est respirable. Ce n’est pas parce que les problèmes de la ferme sont résolus – d’ailleurs, mon père vient de faire un infarctus et la ferme est toujours à vendre –, mais entre nous, on se parle. J’ai compris ses choix, ceux qu’il n’a pas pu faire, et ceux que j’ai pu faire, moi, en partant faire des études de cinéma. Le film et ma vie ne peuvent pas dépendre de cette ferme, et ça, ça m’a apaisée. 

C. : En 2016, quand vous aviez cette envie de filmer pour aller à la rencontre de votre père, aviez-vous déjà une idée précise du film ? Une structure, une direction ?
A. G. : Pour entrer à l’école de cinéma, il fallait présenter des dossiers photo. À chaque tentative, mon sujet était le même : mon père au travail, ses coupes de moto, ses rêves de jeunesse de pilote. C’était mon obsession, la seule chose qui comptait pour moi. En deuxième année à l’INSAS, un professeur nous a fait un exercice de documentaire. Mon projet n’était pas abouti, mais il m’a dit: « Il y a un personnage de cinéma avec ton père. C’est un vrai sujet. »
À l’époque, ma relation avec lui était très mauvaise. On ne se parlait pas. Il ne savait même pas où j’habitais, ni ce que je faisais. Quand il m’appelait, je pensais tout de suite à une urgence. Pourtant, j’étais obsédée par cette ferme, par cet homme. Même en m’émancipant, en devenant citadine, je restais une fille de paysan. Alors je suis retournée, caméra à la main. Je n’osais pas le déranger, ni lui poser de questions. Je le filmais seulement au travail, en plan fixe, pendant des heures. Avec le temps, et surtout avec sa maladie, tout a changé. En le remplaçant, en faisant son travail, j’ai compris qu’il ne s’agissait plus seulement de le filmer, mais de comprendre ce qu’il vivait. Le film a évolué avec cette nouvelle relation, ces nouvelles conversations.

C. : La proposition que vous avez écrite pour « Regards sur les Docs » a permis d’obtenir les financements. Quel en était le contenu ?

A. G. : C’était la promesse d’un film sur une relation père-fille, avec en toile de fond la ferme et la passion de mon père pour la moto. À l’époque, la vente de la ferme était imminente. Je voulais garder une trace de cet endroit avant qu’il ne disparaisse. Finalement, la vente a été annulée, et mon père est tombé malade. Tout a changé, mais les raisons de faire ce film sont restées les mêmes. 

 

C. : Pourquoi avoir changé le titre du film ?
A. G. : Le premier titre, « Les neuf doigts de ses mains », reflétait un film centré sur mon père, ses mains, et ce dixième doigt qu’il a perdu lors d’une course de moto. C’est une légende qui s’est construite autour de lui. Si vous tapez « Le doigt de Godart » sur YouTube, vous verrez qu’il est un sacré personnage de cinéma.

Mais Élever au grain nous représente tous les deux. Moi aussi, j’ai été élevée dans cette ferme, comme lui. Le grain de maïs, très présent dans le film, est une métaphore forte. C’est aussi un clin d’œil à « veillé au grain », une expression qui nous plaisait. Ce titre évoque le travail acharné, peu reconnu, qui se fait dans cette ferme – un travail dur, énergivore, mais aussi une réalité rare à l’écran.

 

C. : Comment avez-vous choisi le ton du film, léger et enjoué ?

A. G. : Je tenais absolument à éviter un portrait misérabiliste. Le milieu agricole est déjà sous une pression énorme : en France, il y a un suicide tous les deux jours. En Belgique, 18 % des agriculteurs interrogés ont déjà envisagé le suicide. Je ne voulais pas ajouter à cette souffrance, ni renforcer les clichés. J’ai donc opté pour un ton dynamique, parfois drôle, même si c’est un humour acerbe. J’ai impliqué ma famille, mes sœurs, pour créer des scènes oniriques, des moments de légèreté. On avait besoin de relâcher la pression, de s’amuser ensemble. Ce n’était pas un film pour susciter la pitié, mais pour montrer une réalité complexe, avec ses difficultés et ses joies. La ferme, ce n’est pas « L’amour est dans le pré » ni une carte postale pittoresque. C’est grand, c’est moche, c’est du parpaing sale – mais c’est aussi beau, parce qu’il y a des gens qui y travaillent chaque jour. Aujourd’hui, j’en suis fière.

 

C. : Pourquoi avoir inclus l’accident que vous avez vécu enfant dans le film ?

A. G. : Cet accident me liait très fortement à cette ferme et à ma famille. Dans le film, on découvre qu’il y a une certaine récurrence liée aux grains de maïs dans notre histoire. « Avoir un grain », ça veut aussi dire quelque chose en français. J’ai tenu à le mettre en scène de façon très cinématographique, avec des images travaillées. C’est le passage le moins documentaire du film. Il y a une conversation où j’en parle avec mon père, et c’est la première fois de ma vie qu’on en discute. C’est un moment où il est très humain, où on voit à quel point il a été touché et qu’il a eu peur. C’est la première fois que je le vois sous cet angle, et ça m’émeut beaucoup.

 

C. : Votre père a-t-il vu le film ? Comment a-t-il réagi ?

A. G. : Non, il ne l’a pas encore vu. Il le découvrira lors de l’avant-première au Festival En Ville. Il m’a dit qu’il n’avait pas envie de le voir deux fois, donc il préfère l’attendre au cinéma. J’avais un peu peur de son jugement, car je le confronte dans le film, même si ce n’est pas un film à charge. J’ai des choses à lui dire, et des choses qu’il faut qu’il entende aussi. Mais il m’a simplement répondu : « Non, non, je te fais confiance. J’ai dit ce que j’ai dit, c’est comme ça. » C’est tout lui.

 

C. : Votre mère est peu présente dans le film. Pourquoi ce choix ?

A. G. : Son absence est symbolique : dans la vie de mon père, il n’y avait de place que pour le travail et la moto. Elle a quitté la ferme, mais son regard est partout dans le film. C’est elle qui m’a sensibilisée à l’image, qui m’a permis de faire des études de cinéma. Sans elle, je ne serais pas là. Le travail a toujours pris le pas sur la famille. Son départ a été causé par trop de travail, entre autres, et par la non-relation avec mon père. Mais elle est là, physiquement et artistiquement, dans mes choix.

 

C. : La moto occupe une place centrale dans le film.

A. G. : La moto, c’est bien plus qu’une passion pour mon père. C’était sa vie, son identité. Il était bon pilote, trop bon peut-être, et ça a tout influencé : la ferme, la famille, notre quotidien. J’ai grandi avec l’odeur de l’essence, les souvenirs de garage, les courses, les accidents. Pour moi, parler de mon père sans évoquer la moto était inconcevable. Il a toujours été pilote. Et son drame, c’est qu’il était bon. Donc il a persévéré. Et ça, ce n’était pas compatible avec la ferme, ni avec la vie de famille.

C’est marrant, mais quand je pense à mon enfance, mon odeur préférée, ce n’est pas le foin ou l’herbe coupée. C’est l’essence. J’ai beaucoup plus de souvenirs de garage, de paddock, de courses de moto que de la ferme. Deux univers super éloignés : la ferme, où tout va lentement, et la moto, où tout va super vite. Et mon père, il a calqué ce mode de fonctionnement sur sa vie. Même à la ferme, c’était : rendement, vitesse, pas de temps mort. Moi, je l’ai toujours vu comme un héros de la moto. Il rentrait avec des coupes, des accidents, des radios, des plâtres… C’était normal pour moi. Adolescente, j’ai dû resserrer les vis dans son bras, par exemple. Des trucs comme ça, c’était notre quotidien.

 

C. : Est-ce que ça vous a rapprochée de lui ?

A. G. :  En 2018, j’ai fait une course avec lui, derrière lui. Ça a changé beaucoup de choses. Pas qu’il soit devenu plus sympa — il était toujours focus sur comment faire les choses vite et bien, sans perdre de temps. Mais j’ai compris pourquoi ça l’animait, pourquoi c’était plus important que nous. Même si c’est ambivalent pour moi, sa fille, d’entendre ça.

J’ai rencontré des jeunes pilotes qui me disaient : « Moi, ton père, j’ai un poster de lui dans ma chambre, j’espère avoir le même parcours. » Et moi, sa fille, à ce moment-là, je me disais : « Mais il vit seul dans sa maison pourrie, il pleut dedans, il vote à droite, il n’a plus de relation avec personne de sa famille. » Ça m’a fait bizarre. Ça m’a fait comprendre qu’il avait cette autre vie, en parallèle de notre vie de famille. Une vie où il était un héros.

 

C. : Et c’est grâce à ses amis de la moto que le « miracle » s’est produit.

A. G. :  Oui, c’est grâce à son réseau de motards qu’on a pu récolter les fonds et les forces pour retaper sa maison. Finalement, les soutiens qu’on n’a pas trouvés dans la société, les acteurs sociaux ou la famille, on les a trouvés dans son réseau de motards. Même si, enfant, j’ai grandi avec 400 Ducati autour de moi, je ne m’attendais pas à ce qu’ils soient aussi présents dans sa vie.

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