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Exposition de photos de Boris Lehman

Publié le 04/06/2020 par Bertrand Gevart et Constance Pasquier / Catégorie: Événement

Rencontre avec Nina Degraeve de la Zedes Art Gallery, Bruxelles.

Nous aurions pu interroger les voisins de la rue de la Cuve, les cinéphiles et autres flâneurs de  Cinematek, mais aussi ses amis restés en Belgique en passant par le poète Serge Meurant et François Albera. Nous aurions eu dès lors autant de portraits de Boris Lehman que de personnes interrogées. Sous sa gavroche, se meut une complexité profonde et existentielle. Lorsque nous l'avons rencontré, à Bruxelles, pour la première fois, nous nous souvenons d’une personne en lutte contre toute perte. Son premier réflexe fut de nous tirer le portrait. Boris Lehman documente sa propre existence et celle des autres avec la photographie et le cinéma et ne cesse de consigner une mémoire d’images. À travers le parcours photographique organisé à la galerie Zedes, nous entrons dans sa vie, ses images, sa mémoire.

 

EXPOSITION 06.06 – 27.06.2020
36, Rue Paul Lauters – 1050 Bruxelles
00 32 (2) 646 00 04
https://www.zedes-art-gallery.be/
Ouvert : mercredi jeudi vendredi 12‐18h et samedi 14‐18h

Cinergie : Nous sommes réunis ici pour parler de Boris Lehman et plus spécifiquement de ses photographies. Ma première question s’inscrit dans la démarche que vous avez suivie. Comment rassembler une œuvre aussi gigantesque dans une exposition ? Que verra-t-on  ?

Nina Degraeve : Boris Lehman possède une œuvre colossale : des photos, il en fait tous les jours. Il faut savoir qu’il en a des milliers chez lui. Ces photos n’ont jamais été montrées. Avec lui, on a ouvert toutes ses boîtes, toutes ses enveloppes et on a regardé toutes les photos. La première étape, c'était de sélectionner une première série de photos; photos qui représentent des moments-clés de sa vie de cinéaste. Il y a un mélange entre l'intime et le commun, qui passe de sa vie personnelle à sa vie de réalisateur. Une fois cette sélection faite, j'ai refait une seconde sélection en prenant vraiment les photos qui seraient susceptibles de révéler au mieux le caractère particulier de son personnage. Dans les photos finalement choisies, il y a des autoportraits, des portraits de ses amis ou des gens qu'il a rencontrés et des photos de tournage. C'est une petite partie parmi des milliers de photos qu'il a chez lui. Maintenant que l’expo est faite, il appelle encore en disant qu’il a encore trouver des boîtes avec des photos …

 

C. : Quand vous dites qu’il y a des ponts qui se tissent entre le Boris intime et le Boris commun ce serait quoi le Boris photographe et le Boris dans le monde ?

N.D. : Il est un peu tout ça. Il filme sa propre vie donc on peut le voir acteur de sa vie ; il est à la fois l’acteur et le réalisateur, le producteur et le diffuseur. C’est le même personnage, mais avec des facettes différentes.

Dans son cinéma ou dans ses photos, il est toujours à la frontière de plusieurs genres, entre fiction, documentaire et expérimental autobiographique. Il a toujours fait les photos pour lui, elles n'ont jamais été destinées à être montrées, à être exposées ou publiées. Elles ont toujours été une sorte d’aide-mémoire. Il fait les photos, il ne les regarde pas. Il les garde chez lui; elle reste dans des boîtes et personne ne les voit. C’est parce que je lui ai demandé l'an dernier de faire une exposition sur ton travail qu'on sorti ses photos. Mais si je n’avais rien demandé, l'expo n'aurait jamais eu lieu et le public ne saurait pas que Boris fait de la photographie. Il ne se considère pas comme photographe professionnel, mais comme photographe amateur comme n'importe qui ferait des photos pour soi.

 

C. : Est-ce que vous pouvez énoncer quelques photographies « phares » de l’exposition ?

N.D. : Chez lui, la dimension de l’altérité prime. Dans Babel ou Muet comme une carpe, il y reconstitue une famille d’élection. Dans son cinéma ou dans ses photos, c'est toujours lui face à l'autre, lui à travers le regard de l'autre. Que ce soit la caméra en cinéma ou l'appareil photo, c'est le médium, l'intermédiaire qui va lui permettre d'affronter le monde tout en s’en protégeant et en gardant la trace d'un moment, d’une rencontre qui s'est passée et est passée mais non achevée. On est toujours, comme il dit, dans un présent permanent.

 

C. : Boris Lehman a dit un jour que toute photo est un autoportrait. Est-ce que vous pourriez commenter cette citation en rapport avec l'exposition ?

N.D.  : Il y a une photo que j’aime beaucoup qui s'appelle «Autoportrait ». Dans cette photo, on voit un manteau, une casquette, une écharpe sur un porte-manteau. Ce sont les vêtements qu’il porte tous les jours. C'est une belle métaphore. Pour ceux qui le connaissent, on le reconnaît à travers ces vêtements.

Et puis, à travers ses autoportraits, il marque les étapes dans sa vie. Il n'est pas la même personne à 20 ans ou à 40 ans ou à 60... À travers ses autoportraits, il retrace son histoire.

 

C. : Est-ce qu’on peut pointer des différences entre sa démarche photographique et sa démarche cinématographique ?

N.D. : Je ne crois pas. Il a la même démarche.

 

C. : Est-ce que la scénographie de l’exposition a été pensée avec lui ?

N.D. : La scénographie a été envisagée comme un récit non chronologique mais de façon à ce que vos yeux voyagent dans ses souvenirs. Par exemple, il y a des photos en couleurs qui sont minoritaires dans l'exposition. Toutes ces photos couleurs, je les ai mises dans un espace à part où il y a aussi une télévision qui va projeter en boucle ses films, et si vous venez plusieurs fois, vous verrez toujours un moment différent de ses films.

Dans l'espace principal, ce sont toutes les photos en noir et blanc. Pour garder une cohérence visuelle, j’ai travaillé par zone : autoportraits, portraits de ses amis ou des gens qu'il a rencontrés et tournage de films, photos en intérieur ou photos en extérieur. Lorsque vous déambulez dans la galerie et que vous allez d’une zone à l’autre, vous ne savez jamais à quoi vous attendre, pour être mieux surpris et mieux entrer dans l’univers des photos.

 

C. : Un chaos travaillé, c’est en accord avec son travail…

N.D. : On essaie de faire une exposition qui lui ressemble.

 

C. : Pourrait-on dire d’une certaine manière, que ce travail sur soi et depuis soi, cette recherche peut-être frénétique ou non, c’est aussi une manière de se construire en permanence avec le regard des autres ?

N.D. : Oui, oui tout à fait ! D’ailleurs, on vit toujours avec le regard des autres.

 

C. : Et c’est comme cela qu’il construit son travail photographique également selon vous ?

N.D. : Oui. C’est tout le cheminement qui aboutit à un produit, mais le produit devient secondaire, c’est le parcours qui a de l'importance.

 

C. : Dans l’exposition que vous proposez, il y a autant de photos des autres que d’images de Boris Lehman.

N.D. : Quand on regarde ses photos lui qui a septante six ans aujourd’hui, c’est tout un parcours de vie que l’on retrace, ce sont les archives de sa vie et dans chaque boîte, chaque enveloppe, chaque image, les souvenirs refaisaient surface.

 

C. : Pourquoi une exposition de Boris Lehman ?

N.D : C’est une de mes plus belles rencontres en cinéma. C’est quelqu’un de totalement singulier. C’est le réalisateur belge le plus prolifique que l’on ait. Il a fait plus de 500 films en cinquante ans de réalisation. Pour moi, il représente la liberté, il défend la liberté de l’artiste. C’est quelqu’un qui va à l’encontre des contraintes techniques ou financières et qui fait un cinéma en toute liberté. Je trouve qu’il faut un tempérament fort pour arriver à faire cela et cette exposition est une manière de lui rendre hommage, à lui et surtout à son travail.

 

C. : Vous parliez d’un degré « zéro » en cinéma, une matière brute, qui est intimement liée à la question financière, ne pas appartenir à un cinéma traditionnel et classique, ne pas faire de scénario, ne pas faire de réalisation, ne pas prétendre avoir un soutien financier officiel, est-ce que ce fonctionnement n’est-il pas intimement lié au travail de l’amateur qui se définit contre une certaine mise en place de normes.

N.D. : Boris dit toujours qu’il est un cinéaste amateur ou un photographe amateur. Moi, je déteste quand il utilise ce terme parce que, pour moi c’est un peu péjoratif comme mot, qui correspond plus souvent à des gens qui ont un métier pendant la semaine et qu’ils ont comme passe-temps de faire de la peinture ou du cinéma et pour moi, c’est cela être amateur. Tandis que Boris, il fait des films depuis qu’il est jeune et là il a septante-six ans et il continue à en faire pour lui c’est vraiment toute sa vie.

De plus, en cinéma, on a besoin d’une équipe, on dépend de la météo, on dépend de l’argent que l’on reçoit, on dépend de plein de choses. Boris arrive à faire disparaître toutes ces contraintes et être complètement libre.

Dans L’histoire de ma vie racontée par mes photographies, Boris Lehman écrit que lorsqu’on est enfant on est photographié par nos parents, ensuite par nos amis, et lorsqu’on grandit chacun s’essaie à la photographie. Tout le monde fait des photos ou possède un appareil qui fait des photos, tout le monde devient un peu photographe amateur. Mais la différence avec lui, c’est qu’il a fait des photos tous les jours.

 

C. : Comment expliquez-vous son art « brut », qu’on pourrait qualifier de « zéro déchet » dans ses films ?

N.D. : Quand Boris veut filmer, il filme le décor de là où il est, si il a besoin d’acteurs, il ouvre son carnet et appelle ses amis. Il faut savoir que Boris ne fait qu’une prise, et si il y a un problème dans cette prise, il l’incorpore dans le film. Par exemple, il filme quelqu’un dans la rue qui est en train de parler, un camion passe et couvre la voix de cette personne, ce n’est pas grave, cela fait partie de la réalité du moment, il ne refera pas la prise. Le tout est intéressant car le tout fait partie de la réalité du moment et en photographie c’est la même chose.

On était en train de boire un café avec Boris et puis on demande au serveur s’il peut nous prendre en photo pour garder un souvenir du moment. Le serveur prend la photo mais constate qu’elle est flou et veut la refaire. Boris dit non, la photo est faite, c’est comme cela, c’est la réalité du moment, c’est que la photo devait être floue et ce sera le souvenir de ce moment-là.

 

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