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Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, réalisatrices de "Les Recommencements"

Publié le 22/01/2026 par Dimitra Bouras et Vinnie Ky-Maka / Catégorie: Entrevue

Rencontre improbable, voyage intime

Tout commence dans une laverie de Californie, où les deux réalisatrices croisent un vétéran amérindien. De cette rencontre fortuite naîtra un film hors norme, entre mémoire, écologie et quête de réconciliation.

Les Recommencements est a découvrir au festival En Ville! le 31 janvier au cinéma Galeries.

 

Cinergie : Comment avez-vous rencontré Al Moon ?

Isabelle Ingold : Tout a commencé de la manière la plus improbable, dans une laverie automatique aux États-Unis, dans une petite ville du Nord de la Californie. Nous étions en voyage, pas un voyage de tournage, mais on transporte toujours du matériel image et son, ce qui prend beaucoup de place dans les valises. Résultat, il reste peu de place pour les vêtements, donc on passe souvent par des lavomatiques. Ce jour-là, un homme, Al Moon, vient vers nous. Il avait remarqué les chaussures bicolores de Vivianne et s’était dit : « Elles sont européennes, étrangères. » De notre côté, on n’avait pas remarqué qu’il était Native American, ni qu’il portait l’insigne des vétérans du Vietnam sur sa casquette. On a dîné ensemble, et il nous a proposé de nous emmener le lendemain dans sa réserve indienne, Yurok, très haut dans la montagne.

 

C. : Pourquoi avoir décidé de faire un film avec lui ?

Vivianne Perelmuter : Ce jour-là, quelque chose s’est noué entre nous. C’était une longue route, une longue journée. On a découvert un homme encore plus complexe qu’il n’y paraissait, fait de vitalité et d’inquiétudes. Ce qui nous a beaucoup touchées, c’est qu’on sentait qu’il voulait affronter le passé pour se délivrer du poids de l’histoire et de tous les clichés qui lui collaient à la peau. Sur la route du retour, il faisait déjà nuit quand il nous a confié son désir de traverser les États-Unis pour aller retrouver les hommes aux côtés desquels il avait combattu au Vietnam. C’était à la fois un désir et une appréhension, car pour la plupart, ce n’étaient pas ses amis, c’étaient des hommes blancs. Quelques jours après notre retour en Europe, l’idée du film s’est imposée clairement. Isabelle a appelé Al et lui a proposé de l’accompagner dans ce voyage et d’en faire un film.

 

C. : Comment s’est organisé le tournage ?

V. P. : Dès le départ, il était clair qu’on vivrait dans les mêmes conditions qu’Al. Puisqu’il n’avait pas de maison et dormait dans son pick-up ou sous une tente, on camperait avec lui, aussi bien dans la réserve que sur la route. Ça change tout dans le rapport, car il devient beaucoup plus mobile. Ce n’est pas une situation exceptionnelle, c’est aussi ces temps infimes, ces temps morts, où on mange, où on se tait, où on apprend à se taire ensemble. L’intimité, la confiance se construisent comme ça. On n’est pas dans un rapport de distance froide où on observe Al. On est embarquées dans les mêmes situations que lui, les plus exceptionnelles comme les plus quotidiennes.

I. I. : Tout était hors de nos repères habituels. On devait trouver une autre manière de filmer, de trouver notre place, de décider ce qui était dans le champ ou hors du champ. On était à la fois désorientées et vivifiées, car on devait tout repenser.

 

C. : Quelle méthode de travail avez-vous adoptée avec Al ?

V. P. : Depuis notre précédent film, on ne pose plus de questions aux personnes avec qui on travaille, car ces questions véhiculent notre cadre culturel ou nos préoccupations, et ça risque de piéger l’autre. Nous, c’est plutôt de raconter des histoires, comme avec des amis, et ça peut déclencher une histoire chez l’autre, mais on ne peut pas prévoir cette histoire. Il ou elle la racontera à son rythme, selon ses termes, et dans la direction qu’il ou elle veut. On ne cherche pas à tout savoir sur quelqu’un. D’abord, quelqu’un n’a pas à tout raconter, et il ne peut pas tout raconter. On veut vraiment respecter la part de mystère des êtres. Avec Al, on vivait dans les mêmes circonstances que lui, avec la même météo, et c’est de ces situations que les choses venaient.

I. I. : Al a participé à l’écriture de la voix du personnage principal, c’est-à-dire sa propre voix dans le film. On a travaillé à partir de conversations qu’on avait eues ensemble, ou de lettres qu’il nous avait adressées, notamment une très belle lettre qu’il avait écrite pour obtenir une pension liée à la guerre du Vietnam. On a fait un montage sur papier, en enlevant tout ce qui était anecdotique ou de l’ordre de l’explication, puis on lui a donné ce texte. Il a retravaillé lui-même, enlevé des choses, rajouté des choses, précisé des éléments. On a fait des enregistrements, puis on est revenues le voir, on a réenregistré avec lui. Chaque fois, il réintervenait et recoupait des choses, changeait des éléments.

 

C. : Pourquoi le saumon occupe-t-il une place centrale dans le film ?

V. P. : Peu à peu, on a compris l’importance du saumon dans la subsistance et les mythes de la tribu Yurok. On a appris à nager avec les saumons, à les filmer sous l’eau. C’est la première fois qu’on faisait des images sous-marines. Isabelle observait beaucoup et plaçait sa caméra là où les saumons passaient, tandis que moi, je voulais vivre quelque chose avec eux. Je m’approchais, ils fuyaient, mais je restais immobile, et ils revenaient parfois vers moi. C’était une expérience incroyable.

I. I. : Le saumon est une sentinelle : quand il va mal, l’écosystème de la rivière va mal. Ce rapport à l’environnement était une ligne importante pour nous, mais on ne voulait pas le traiter de manière théorique. L’écologie est imbriquée dans tous les autres registres de la vie : social, politique, c’est une écologie politique, une manière de se rapporter au vivant.

Après la fin du tournage, on a appris qu’après plusieurs décennies de lutte, la tribu Yurok et d’autres organismes ont obtenu la possibilité de faire détruire les quatre barrages qui étaient en amont de leur tribu. Cela permet à nouveau aux saumons d’accéder à des territoires dont ils étaient exclus depuis plus d’une centaine d’années. Quand on est revenues montrer le film, les biologistes nous ont dit que les saumons commençaient à remonter dans ces zones.

V. P. : On peut espérer que l’écosystème de la rivière va se reconstituer, même si les saumons reviennent aujourd’hui moins nombreux et plus petits, car l’océan aussi est malade. Mais c’est déjà un grand espoir.

 

C. : Comment la musique du film a-t-elle été créée ?

I. I. : On a proposé à la compositrice, Liesa Van der Aa, de voir quelques images et photos du film, alors qu’on n’avait pas encore terminé le tournage. Elle a composé des morceaux à partir de ces éléments, et parfois de musiques de films que Vivianne lui avait données. Elle nous a envoyé une quarantaine de morceaux différents, sur lesquels on faisait des retours. Il y a eu plusieurs séries de musique, avec des échanges entre nous. Elle était d’accord pour que ce soit une matière sur laquelle on puisse travailler et monter.

V. P. : On a demandé à Liesa de nous donner des morceaux de musique comme des rushs, qu’on pourrait couper et assembler comme on le souhaitait. Parfois, la musique était la première chose qu’on plaçait sur la timeline, avant même les images.

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