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Juliette Le Monnyer : Ramallah, Palestine, décembre 2018

Publié le 16/01/2026 par Lucie Laffineur / Catégorie: Entrevue

Juliette Le Monnyer livre un plan séquence d'un affrontement entre Palestiniens et soldats Israéliens en territoires occupés. Les pierres contre les fusils. Un court-métrage qui témoigne des agressions quotidiennes subies par les habitant.e.s de Ramallah et de toute la Palestine. 

Cinergie : Pouvez-vous nous raconter votre parcours et comment vous en êtes arrivée à la réalisation de ce documentaire ?
Juliette Le Monnyer : J’ai commencé par des études de cinéma en France, en classe préparatoire en réalisation, avant de venir à Bruxelles à l’ERG. Ce qui m’a attirée, c’est le décloisonnement des pratiques : une école d’arts visuels, pluridisciplinaire, avec une grande liberté formelle. J’y ai fait mon bachelier et mon master. J’ai également fait de la théorie en Esthétique du cinéma à la Sorbonne et une année d’Erasmus à l’Académie des Beaux-Arts de Copenhague.
Depuis le début, mon travail se situe à la frontière entre cinéma et arts visuels. Longtemps, je me suis demandé s’il fallait choisir, avant de comprendre que c’était justement dans ce va-et-vient que résidait la richesse de mon approche.

 

C : Dans vos travaux précédents, la notion de territoire est très présente. Comment cela vous a-t-il menée vers Ramallah et vers quelque chose de plus politique ?
J.L.M : La question du territoire et du lieu a toujours été centrale dans mon travail, et elle est intrinsèquement politique. Un territoire peut être géographique, mais aussi intime ou mémoriel.
Mon film de fin d’études, par exemple, explorait un territoire familial et intime, celui de la mémoire liée à ma grand-mère.
Ramallah s’inscrit dans cette continuité : interroger ce que les lieux racontent, à la fois d’un contexte donné et de notre regard collectif.
Le film est né presque par hasard, à la suite de la rencontre avec un artiste palestinien à Bruxelles, qui m’a invitée à venir en Cisjordanie. Mais il s’inscrit dans une recherche déjà présente : quels enjeux traversent un territoire, et comment les images peuvent en rendre compte.

 

C : Ramallah est un objet cinématographique assez surprenant puisque c’est un plan-séquence de dix minutes, sans voix off. Quelle a été votre réflexion autour de la construction de ce court-métrage ?
J.L.M : Rien n’était prémédité. À l’origine, je suis arrivée en Palestine pour assister des artistes dans leur travail quotidien. Je ne venais pas pour faire un film.
Je travaillais avec eux la journée et, le reste du temps, je faisais mes propres expériences. Je prenais des images, sans intention précise, presque comme une manière de garder une trace.
Puis, un jour, des chars israéliens sont entrés dans le quartier où je vivais. Depuis le toit de l’immeuble, j’ai observé la situation. Le réflexe de filmer est venu comme un moyen de faire face, de comprendre, de supporter ce qui se déroulait. La caméra est devenue un outil pour appréhender une violence quotidienne, une protection, un outil, un filtre entre soi et ce qui est en train de se dérouler aussi, Comment faire sens à partir de ce qui n'en a pas ? Voilà. Et je dirais même à ce moment-là, je ne savais pas que je faisais un film.
La situation a duré longtemps, ce qui m’a permis de filmer et, progressivement, de construire un regard, une mise en scène, à l’intérieur même de ce temps réel.
Je suis restée deux-trois heures à filmer là, avant que justement les soldats israéliens passent à balles réelles. Et ça par exemple, moi je ne sais pas faire la différence au son entre les armes, entre le type de munitions utilisées. Et c'est l'artiste palestinien qui m'avait rejoint au bout d'un moment, là où j'étais en train de filmer, qui m'a dit « non là, stop, on rentre, on se met une pièce sans fenêtre, on attend que ça passe ». Et on a fini notre journée là, enfermés, puisque là ça devenait vraiment trop dangereux. Donc j'ai eu la chance aussi d'avoir ce conseil-là, une fois qu'il soit arrivé. Parce que c'est difficile de se rendre compte de ce qui se joue vraiment. Et de à quel moment ça peut devenir encore pire que ça n'est déjà.

 

C : Vous n’êtes donc pas partie avec l’idée de faire un documentaire en Palestine ?
J.L.M :Pas du tout. J’ai travaillé de façon assez directe, brute et solitaire, sans savoir ce que ces images deviendraient. Ce n’est qu’au retour en Belgique, après un temps de digestion, que j’ai compris que ce segment précis de dix minutes faisait film.
J’ai alors cherché un accompagnement pour finaliser le projet, notamment auprès de l’atelier Graphoui, qui m’a soutenue dans cette étape.

 

C : Vous avez fait le choix de ne pas utiliser de voix off ni d’explications. Pourquoi ?
J.L.M : La voix off oriente trop le regard, elle peut cadenasser l’image ou le son. Et surtout, je me suis demandé : qui suis-je pour parler sur ces images, qui suis-je pour faire ces images et les montrer ? Je crois que c’est justement à l’intérieur même de la mise en scène et de l’image que l’on sent mon point de vue. Une position d’outsider, en retrait, en hauteur, observant sans être dans la rue avec les habitant·e·s. Cette distance raconte déjà beaucoup de choses sur ma place et sur le regard que je porte.
Je n’ai donc pas voulu ajouter un commentaire qui aurait surplombé ce qui est déjà présent dans l’image et le son.

 

C : Le plan-séquence donne une impression de montage, grâce aux mouvements de caméra, de ce que l’on découvre petit à petit, mais aussi grâce au hors-champ.
J.L.M : Oui, c’est ça, il y a un aspect « tourné-monté ». Une fois le mouvement trouvé, j’ai cherché à construire une progression narrative à l’intérieur même du plan.
On commence par regarder des gens qui regardent, avant de découvrir peu à peu la confrontation avec, d'un côté, des soldats israéliens installés dans l'espace public, dans un immeuble près de chars qui occupent illégalement l'avenue. Et de l'autre côté, des groupes d'hommes palestiniens qui, soit renvoient des pierres pour un certain groupe, ou bien qui fuient, qui observent, qui regardent, qui se positionnent, en fait, dans cet espace public-là. Le jeu entre champ et hors-champ, cette mise en abyme, dit beaucoup des positions de chacun : celles des personnes filmées, la nôtre, et celle de la caméra.

 

C : Le son joue aussi un rôle essentiel : les tirs, la circulation, la vie qui continue, on sent que c’est une scène presque banale pour les habitant·e·s…
J.L.M : Tout à fait, et je trouve que la pesanteur des corps, des personnes à l'écran, elle porte toute cette charge-là en elle, rien que quand on les voit regarder ou bien ensuite, après, aller à la confrontation aussi. Il y a quelque chose de cette violence qui est là depuis des décennies, d'une agression qui, malheureusement, est ordinaire. C'est ce qui rend la scène d'autant plus violente pour nous, peut-être, spectateurs occidentaux, c'est à quel point ils ont été abandonnés à ce sort-là depuis des décennies.
Je pense que l'importance aujourd'hui, de montrer un document, qui est devenu déjà presque une archive, puisqu'il a été tourné, comme son titre l'indique, en Palestine en 2018, ça doit nous ramener à adopter une perspective historique face à ce qui se passe. Ce qu'on voit aujourd'hui n'est pas nouveau, et c'est uniquement quand on commence à prendre cela en compte qu'alors on peut discuter.
Mais d'ailleurs, je parle des corps des Palestiniens, mais les corps des militaires, c'est la même chose, c'est avec une nonchalance, tout ça est totalement intégré, totalement institué, totalement systématisé. Et c'est bien ça le problème de fond. C'est cette colonisation, c'est l'annexion, et c'est ça qu'il faut adresser. Maintenant, c’est à nous de regarder, il y a filmer, il y a témoigner, et puis il y a voir ! Et il y a les responsabilités qui viennent avec ça, avec le fait de filmer, mais aussi de regarder.

 

C : Le film cherche donc à susciter le débat sur les agressions quotidiennes qui sont subies en territoires occupés et en Palestine en général, mais aussi de témoigner de l’impuissance qu’on peut ressentir en occident face à cela ?
J.L.M : Oui, tout à fait. Faire ce film, pour moi, c’était une manière de contrecarrer cette impuissance, en témoignant par le biais d’un cinéma direct. Le plan-séquence est essentiel, il donne à la fois sa vulnérabilité et sa puissance au film. C’est dix minutes de temps réel, sous l’occupation israélienne. C’est une sorte de témoignage de ce que j’ai pu vivre et observer là-bas. C’est un extrait d’une journée lambda. Montrer cela, c’est refuser ce qui se déroule sous nos yeux, et, je l’espère, susciter le débat et un élan de solidarité.

 

C : Le film sort longtemps après sa création. Le génocide actuel a-t-il influencé cette décision ?
J.L.M : Le film a une histoire complexe. Il devait sortir initialement en mars 2020, mais a été mis en pause suite à la pandémie. Il a finalement été repris avec Graphoui et a connu sa première à CPH:DOX en 2025.
Après le 7 octobre, alors qu’on était en plein génocide, il est apparu évident que le film disait quelque chose d’essentiel aujourd’hui encore : il remet cette perspective historique sur la scène, et sur la colonisation et la violence en Palestine, un aspect souvent absent du débat actuel. On s'est dit voilà, il y a une importance, même aujourd'hui, même si c'est tard, mais d'aller montrer ça maintenant. Et mieux vaut tard que jamais. Et aussi dans cet esprit « Don't stop talking about Palestine », donc tout ce qu'on peut faire, on fait quoi.

 

C : L’impact n’est donc pas le même qu’en 2018 ?
J.L.M : C’est à la fois la même chose et autre chose. Moi je pense qu'il aurait été précieux de le sortir aussi avant, parce qu'il n'y avait pas d'attention sur la Palestine avant, telle qu'on l'a aujourd'hui, alors même que le nettoyage ethnique, l'annexion de la Cisjordanie, était déjà en place, cette colonisation-là, elle était déjà là.
Aujourd’hui, le film rappelle que cette violence est structurelle et ancienne. La question devient alors : « ça n'est pas nouveau, c'est là depuis longtemps, qu'est-ce qu'on fait ? »
Et qu'est-ce qu'on fait aujourd'hui alors même qu'on a passé un palier atroce avec le génocide Gazaoui ?

 

C : Avez-vous montré le film à l’artiste palestinien que vous avez rencontré ?
J.L.M : Oui. Sa réaction tient en une phrase : « Welcome in Palestine ». ». Ça le fait sourire qu’on réagisse comme ça. Ça le fait sourire parce que c'est un moyen de défense.
Pour lui, parler est vital. Parler, partager, montrer, encore et encore.
Ça ne suffit pas, bien sûr, mais c’est nécessaire. Si on ne parle pas, on n’existe pas.

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