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La Maison bleue de Hamedine Kane

Publié le 15/01/2021 par Sarah Pialeprat / Catégorie: Critique

C’est une maison bleue

En plein cœur de ce que l’on appelle « la jungle », à Calais, dans le Nord de la France, Alpha a construit sa maison. Ce jeune Mauritanien est en exil depuis bien longtemps. Son ami d’enfance, Hamedine Kane, a décidé de le rejoindre et s’est emparé d’une caméra. Il filme celui qui, avant d’être son sujet, est avant tout son ami, son confident et son fervent admirateur.

Grâce à lui, nous voilà plongés dans ce camp pour un portrait au plus près qui déjoue les clichés et met en lumière la possibilité d’un langage commun.

La « jungle », c’est un grand terrain vague en bordure de l'autoroute dans lequel se sont installés, avec l'accord des autorités françaises, des migrants sans papiers qui tentent de passer en Angleterre. Progressivement, l’endroit est devenu un bidonville et a rassemblé plus de 9000 personnes. Soudanais, Érythréens, Afghans, Syriens, Somaliens, Mauritaniens sont arrivés en France, après un long et difficile périple à travers le monde pour fuir la guerre, la misère, la mort.

Dans ce campement fait de bric et de broc, une petite case surmontée d’une toiture en paille et sur les murs de laquelle on peut lire « la maison bleue sur la colline » semble un intrus dans ce paysage désolé. On est bien loin de l’image de la maison bleue adossée à la colline près de San Francisco chantée par Maxime le Forestier.

 

La Maison bleue de Hamedine Kane

Cette maison de fortune mais porteuse d’une symbolique très forte a été construite par Alpha Diagne, un jeune artiste en exil. Se faire un territoire à soi, créer un lieu d’accueil, de passage, de partage quand justement on est privé du droit d’habiter le monde en dit déjà long sur la personnalité du jeune homme et sa farouche pulsion de vie. Cette puissance qui l’anime se dévoile aussi à travers le récit qu’il fait de son périple, nonchalamment allongé sur son lit, guitare à la main, comme ballotté par la houle des crises les plus affreuses d’une époque que nous partageons tous. Son parcours - de la Syrie à la Turquie, en passant par la case prison en Grèce, pour finir dans ce bidonville - au lieu de l’épuiser physiquement et psychologiquement l’a conduit aux dessins, puis à la peinture et à la poésie. « Il faut créer », répète-t-il moins pour convaincre que pour se donner la force et le courage d’avancer, droit devant. Les souffrances vécues, les humiliations ont éteint toutes traces de naïveté et l’homme a compris que c’est peut-être en attirant l’attention qu’il pourra s’en sortir. 

 

C’est en 2015 que son ami d’enfance, Hamedine Kane, lui aussi en exil, reconnaît la voix d’Alpha à la radio et décide de le rejoindre dans la jungle, muni d’une caméra. Très vite, le projet de ne filmer que lui devient une évidence. Il ne s’agit pas pour Kane de documenter la vie au camp, de récolter des témoignages mais d’être au plus près de son ami, dans la maison et la cour près des gestes de création comme des gestes quotidiens, près des mots de tous les jours et ceux qui reconstruisent un ailleurs qui les a vu grandir. Leur village prend vie dans leurs échanges et vient encore ajouter une strate supplémentaire dans cette idée de « maison ». Où est la maison ? Elle est aussi restée là-bas, très loin, mais continue à habiter l’esprit.

 

La Maison bleue

Hamedine est présent lorsqu’à lieu le démantèlement du camp de Calais, en 2016. Il filme l’équipe venue prendre la maison bleue. Ironie du sort, la maison va être exposée à Paris, à Londres. Londres ? Alpha n’a pas même le droit de s’y rendre… Liberté des choses sur la liberté des êtres. Marchandises devenues plus importantes que les humains. Alpha constate : « Moi je reste ici mais c’est la maison qui va à Paris ».

Alors on l’abandonne en pensant aux dernières paroles de cette veille chanson surannée des années 70 :

Peuplée de lumière, et peuplée de fous 
Elle sera dernière à rester debout

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