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La Vie en kit d'Elodie Degavre

Publié le 19/10/2022 par Benjamin Sablain / Catégorie: Critique

Premier film d’Elodie Degavre, alors déjà riche d’un bagage hétéroclite dont le noyau est l’architecture, La Vie en kit s’arrête sur l’histoire peu connue d’architectes visionnaires : Paul Petit, Jean Englebert, Simone et Lucien Kroll. Ils ont eu à cœur de sortir du schéma top-down, dans lequel l’architecture s’est si souvent enfermée, pour plutôt adopter un schéma bottom-up, où l’habitation est taillée à la mesure de ses habitants.

La Vie en kit d'Elodie Degavre

Difficile, lorsqu'on regarde La Vie en kit, de ne pas penser à l’œuvre d’Ila Bêka et Louise Lemoine, cinéastes d'architecture dont la réputation n’est plus à faire. Comme chez ces  derniers, il s’agit en effet d’interroger le sens de l’habiter, d’explorer l’appropriation de l’espace, au travers d’investigations de réalisations architecturales traversées du vécu de leurs habitants.

La Vie en kit peut tout d’abord souffrir de la comparaison. C’est un documentaire qui déploie un dispositif assez classique, reprenant souvent les grandes lignes d’une production télévisuelle (si l’on excepte le remarquable travail au niveau de la photographie). Cela veut dire une grande part d’images d’archives, de témoignages frontaux, une utilisation appuyée et assez didactique de la voix off. Cependant, ce serait faire preuve d’un avis bien trop tranché que de s’arrêter sur ces quelques impressions. Sous ce verni de trop grand classicisme, La Vie en kit est bien plus riche que le documentaire moyen que pourrait diffuser les chaînes télévisées belges. Elodie Degavre y dépeint un projet très personnel. Les différents individus ici suivis ne sont pas des architectes pris au hasard en quelques recherches Google, mais sont liés à son amour pour l’architecture. Si Elodie Degavre est aujourd’hui passionnée par ce domaine, c’est parce qu’elle a vécu son enfance entourée des projets de Paul Petit, Jean Englebert et Lucien Kroll. La Vie en kit est par conséquent profondément marqué par ce lien affectif.

De plus, cela entraîne des conséquences immédiates sur les choix de montage qui ont été opérés. Elodie Degavre ne se centre pas uniquement sur le processus architectural, mais elle distille de temps à autre ce qui peut sembler être maladresses et éléments anecdotiques, et qui pourtant font tout le sel du film en lui apportant chaleur et humanité. On peut penser au passage où Jean Englebert répond au coq lorsqu’il se balade avec la réalisatrice et qui donne lieu à un moment de connivence, ou encore à ces importants moments qui retransmettent les nombreux tracas liés à la vieillesse que traversent ces architectes visionnaires qui aujourd’hui doivent passer le flambeau.

Enfin, quand Elodie Degavre y insuffle l’esprit contestataire porté par les voix des différents protagonistes, cela prend donc un ton particulier. Cet esprit apparaît le plus souvent de façon oblique, à travers la multiplicité de témoignages, d’exemples concrets, d’appels au rêve et au grain de folie. Il est d’autant plus fort que ce biais permet en outre de lui donner suffisamment chair pour en ressentir les implications quotidiennes. Dans un contraste remarquable, quand Elodie Degavre met en avant un habiter différent, ouvrant aux initiatives individuelles, ainsi saupoudrée d’une pincée d’anarchie, elle rend palpable les facettes les plus criantes de la politique d’aménagement urbain belge, critiquable depuis bien (trop) longtemps pour son incapacité à proposer du logement pleinement démocratique.

La Vie en kit parvient ainsi à développer une voie particulière : capable de reprendre la formule classique pour la parcourir de tonalités singulières qui font espérer le meilleur si la réalisatrice se décide à poursuivre sa lancée.

Documentaire du dimanche, il peut donc l’être, au sens d’un film qui enveloppe son public avec la profonde humanité dégagée par ces instants de vie. Afin d’échauffer les esprits et les préparer à un lundi la tête pleine de nouvelles pistes pour un vivre ensemble plus humain.

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