Premier long métrage documentaire réalisé par le cinéaste sénégalais Mamadou Khouma Gueye, Liti Liti - L’attachement en wolof - nous plonge dans la dure réalité vécue par sa maman. Cet attachement, c’est celui d’une mère sénégalaise à sa maison de Guinaw Rail, une des communes d’arrondissement de la ville de Pikine, située dans la banlieue dakaroise, ainsi que d’un fils à sa mère, à son quartier, à son pays. Le film de ce cinéaste qui vit en France et qui filme avec maestria le Sénégal, sera projeté au cinéma Galeries dans le cadre du festival de cinéma du réel En Ville !
Mamadou Khouma Gueye, réalisateur de Liti Liti
Cinergie : Dans Liti Liti, vous présentez la situation au Sénégal, votre pays, et le portrait d'une femme, d'une mère, votre mère et, indirectement, des personnes qui sont dans la même détresse que celle qu’elle vit suite à l'arrivée du train express régional, le TER. Comment vous êtes-vous lancé dans ce projet ?
Mamadou Khouma Gueye : Le film est venu de manière très naturelle. Au départ, je souhaitais juste accompagner ma mère, qui avait vécu à Guinaw Rail, dans la banlieue de Pikine, qui se situe, elle-même, dans la banlieue de Dakar. À un certain moment, j’ai senti que quelque chose allait se passer dans le quartier et j'ai commencé à le filmer. J'ai d’abord accompagné ma mère dans ces moments difficiles, elle qui a vécu pendant plus de 45 ans dans sa maison. Un beau jour, l’État sénégalais arrive et leur annonce qu’ils vont devoir déménager car il y a un projet de nouveau train rapide qui relie Dakar à Diamniadio. Et c'est comme ça que j'ai continué à la filmer. Et que Rosa Spaliviero, la productrice belge, est venue. Je lui ai montré les rushes et elle a décidé de produire le film avec Aminata Ndao. On a alors commencé à écrire, et on a continué à filmer, à suivre ma mère dans ce processus.
Si j’avais commencé à filmer le quartier, c’est parce que je sentais qu'une période de 45 ans prenait fin, le quartier ayant été fondé dans les années 1970. Et petit à petit, avec l'arrivée de l'autoroute à péage, les inondations et le projet du nouveau train, je me suis dit qu'il y avait quelque chose qui se passait. J'ai accompagné ma mère dans ce bouleversement du début à la fin.
C. : Vous choisissez de filmer votre maman et de lui adresser directement la parole. C’est là un vrai parti pris en termes de réalisation. Pourquoi ce choix ?
M. K. G. : D’abord parce que c’est ma mère. On est liés par le cordon ombilical. En outre, c'est une forme de confidence, de transmission, de fixation d'un certain héritage, d'un certain mode de vie. Je ne suis pas exclu de ce processus. Je suis né, j’ai grandi, et j'ai toujours vécu dans ce quartier-là, dans cette maison-là. C'étaient des moments de reconnexion, de transmission et de solidarité pour traverser cette phase très difficile, de manière très simple et très cinématographique. Je suis un héritier de Samba Félix Ndiaye, qui disait cette phrase magnifique : « Je ne filme que les gens que j'aime. » J'aime ma mère donc je la filme. J’aime les personnages de mes courts métrages, aussi. Je suis toujours proche des gens que je filme.
Finalement, je m'immerge et je nage tranquillement sans me rendre compte de la bonne distance. Mais ma mère reste une protagoniste d'un film, qui traverse aussi des moments d'extrême faiblesse. Des moments où le corps commence à partir, des moments où on doute, des moments stressants. La distance est aussi impactée par cela. Quand ma mère regarde la caméra, elle me regarde également moi. Parce qu'au départ, de 2017 à 2019, c’est moi qui ai filmé. Je me mélangeais alors avec la caméra.
Une histoire, quand on est légitime de la rencontrer, je pense que l'on trouve tout le temps la bonne position. C’est ma manière d'être très proche et le cordon ombilical ne mesurant pas des kilomètres, c’était la distance qui nous séparait et qui nous lie encore, comme le titre du film l’indique : « Liti Liti - L'attachement ». C'étaient donc des formes d'attachement avec la maison, avec les objets de la maison, avec ma mère, avec le quartier. Ainsi qu’avec les lumières du quartier, les moments sombres et les moments lumineux. C’était une certaine façon de partager ces espaces-là et la fin de ceux-ci.
C.: Le film, c’est aussi une série de tableaux, de très beaux plans, bien souvent assez immersifs. Pouvez-vous nous parler de votre travail sur l'image et sur le son, ainsi que du rythme donné au film ?
M. K. G. : J'ai commencé à faire du cinéma en habitant dans un quartier où c'est la circulation sonore qui vous dit que les gens partent travailler et que les gens reviennent du travail. Il y a une évolution du son, qui fait office d'horloge. Et nous sommes dans un quartier populaire. Depuis que je vis en France, je commence à réfléchir à ce qu'est la banlieue. Dans un quartier populaire, il y a toujours des mouvements humains, ce qui fait que le son est toujours travaillé pour décrire, en tout cas, l'environnement sonore du quartier. Ça, c'était très, très important. Je ne filme pas beaucoup : je réfléchis par rapport à une séquence et après, je la filme. Je prépare le cadrage et la lumière avant de filmer et je photographie énormément le quartier et ses habitants en amont du tournage, aux différents moments de la journée. Je suis persuadé que le cinéma reste un art. Et pour l'art, il y a quelque chose de sacré et qui est une devise de mon travail et du collectif avec lequel je travaille à Dakar, Plan B Films. C'est le mot « poésie ». Pour nous, un film, c'est d'abord de la poésie politique et populaire. Ce sont les trois mots que l'on utilise souvent, d'où la réflexion sur le cadrage, les lumières et le son. C'est aussi dire que l’on habite ici, dans des quartiers dits « pauvres », que les étrangers et les caméras extérieures ne sont, quand ils et elles les ont filmés, pas parvenus à sublimer. Et nous, qui habitons là, nous les avons sublimés à travers la poésie que les lieux, les visages et les mouvements des corps dégagent. C'est penser beaucoup, filmer peu, sublimer. C'est un travail de longue haleine.
C’est vrai pour ce premier long métrage mais nos courts métrages nous avaient déjà servi de laboratoires pour faire de la recherche, pour trouver comment nous devions et allions filmer notre quartier et ses habitants. Cette réflexion a commencé en 2008. C'est d'abord la lumière que dégage les lieux qui fait leur beauté. Même avec un téléphone portable, on peut capter une belle lumière. Il y a ainsi eu un travail de réflexion pour dire que j'habitais là, en montrant la poésie et la beauté qui peuvent se dégager pour, enfin, sublimer l’ensemble à travers le montage, le rythme, le son, tout étant à peu près mélangé.
Et les gens avec qui je filmais viennent également de ces quartiers-là et sont habitués à participer à des expériences cinématographiques. Cela a aussi été possible parce que je connais les sons. Guinaw Rail, le quartier où je filmais, est le seul quartier au monde où, même aveugle, je pourrais m’orienter grâce aux sons et aux odeurs qui en émanent. Et quand je ferme les yeux en regardant le film, je peux suivre chaque plan, je sais dans quel quartier ou dans quelle énergie ou dans quelle maison on se trouve, ne serait-ce que par l'arrière-plan sonore. J'ai donc aussi « travaillé en fermant les yeux », comme disait Djibril Diop Mambéty, le plus grand cinéaste sénégalais.
C. : Quand avez-vous commencé le tournage du film et combien d'années a-t-il duré ?
M. K. G. : C'est à partir de 2019-2020, avec mes productrices, Rosa Spaliviero et Aminata Ndao que j'ai commencé à écrire, à déposer auprès de fonds, à élaborer la forme actuelle, à davantage penser le film. Et j’ai tourné jusqu’en 2024. Je vis en France mais je travaille au Sénégal. Ce n'était pas un tournage continu. On tournait, on ne s'arrêtait pas, mais ça n’a pas été tourné en un bloc. Donc le temps traverse le film. Personnellement, je donne beaucoup d'importance à la vie. On parle de réel, mais moi, je parle presque de la vie. Et pour moi, la vie, c'est aussi dans le grand temps que l’on peut l'attraper pour la nommer « réel », par exemple. En tout cas, c'est important pour moi de ne pas tout le temps penser avec les moyens financiers que l'on a pour tourner le film. C'est un film à part mais comme je venais d'un cinéma indépendant, de l'autoproduction, je faisais avec les moyens que j'avais jusqu'à ce que je trouve vraiment un bon cadre avec de bonnes productrices pour faire le projet. C'est important de souligner cela. On a laissé la vie entrer dans le film.
C. : En Belgique, le film a déjà été projeté au Festival International du Film Francophone de Namur, le FIFF, et il sera bientôt présent au festival de cinéma du réel En ville !. Comment le public accueille-t-il le film jusqu’à présent ?
M. K. G. : Dans beaucoup de grands festivals, c'est la qualité du film, la qualité de notre travail, qui fait que le film arrive là-bas car nous n’avons pas de programmateur derrière nous. La distribution est assurée par Wawkumba, une jeune équipe sénégalaise.
Je n'ai pas fait beaucoup de films dans la circulation internationale. Tous nos efforts sont récompensés d'être dans ces espaces-là, où la lumière brille sur le film. Des films comme celui-ci y arrivent très rarement, du fait qu'un filtre existe entre le cinéma et ces espaces-là. Dans la réflexion que j'avais avec l'équipe sénégalaise, on s'était dit que Liti Liti n'était pas qu'un film africain qui ne devait faire que des festivals africains. C'est un film documentaire de cinéma et il va là où un film doit aller. C'est donc dans cet esprit-là que nous l’avons distribué. On a cherché à faire des festivals qui ont une certaine exigence. C'était là une façon de montrer que le cinéma documentaire peut représenter dignement le Sénégal et l'Afrique. Le film vient d’être récompensé aux Journées Cinématographiques de Carthage. Il s’agit de l'événement cinéma phare au sein du continent africain car c’est le premier festival entre l'Afrique et le monde arabe. On a gagné là-bas le Tanit d'or (le grand prix de ce festival de cinéma - NDLR).
Place maintenant à la projection du film à Bruxelles ! Cette ville est un des endroits, en Europe, où on m’a le plus soutenu, avec Nantes, la ville dans laquelle j’habite. La première du film à Bruxelles est donc capitale pour moi parce que la ville a beaucoup participé à l’élaboration du film, que j’y ai montré des films en tant que programmateur, que ma productrice et mon monteur viennent de là et qu’il y a, dans cette ville, un réseau qui m'a permis de beaucoup travailler ces cinq dernières années. Et avant ça, il y a toute une communauté qui m'a aidé sur les courts métrages donc quand je suis à Bruxelles, je me sens bien, je suis avec des gens avec qui je partage une certaine manière de penser et des valeurs très humaines.









