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Tous les dieux du ciel, de Quarxx

Publié le 22/05/2019 par Grégory Cavinato / Catégorie: Critique

Un peu plus près des étoiles

Un ciel bleu presque parfait. Non, vous ne lisez pas la météo mais le titre du moyen-métrage que le dénommé Quarxx avait réalisé en 2016, une œuvrette atypique dont ressortait une forte sensation de malaise. Deux ans après le succès rencontré par ce film de 35 minutes dans divers festivals internationaux (Sundance, Fantasia, Clermont-Ferrand…), le cinéaste nous propose la version longue de la même histoire. Jean-Luc Couchard et Mélanie Gaydos rempilent dans les rôles principaux.

Dans les tréfonds de la campagne française, un petit garçon, Simon, trouve le revolver de son papa. Agacé par les jérémiades de sa petite sœur, il lui propose de jouer à la roulette russe. La petite Estelle joue… et perd. Elle finit lourdement défigurée, handicapée à vie. À l’âge adulte, Estelle, alitée dans un état quasi-végétatif, est laissée à la garde de son frère, qui culpabilise. Ouvrier sans envergure, Simon s’occupe de sa sœur du mieux qu’il peut, la nourrissant, la lavant, lui lisant des histoires, lui procurant à l’occasion un gigolo de passage pour satisfaire à ses besoins de femme. Asocial, nerveux, vivotant péniblement dans la grande ferme familiale complètement délabrée, Simon vient de découvrir qu’un cancer le tue à petit feu. Pour compléter cette mélodie du bonheur, il est harcelé par les services sociaux qui le soupçonnent de maltraitance et menacent de placer Estelle dans une institution spécialisée. Mais Simon a d’autres soucis en tête : il est obsédé par l’arrivée prochaine d’extra-terrestres qui doivent les emmener, lui et sa sœur, loin de leur misère. Il entend des voix, déchiffre des messages, voit le ciel s’assombrir… autant d’indices que lui seul comprend ! Schizophrénie grandissante ou promesse réelle de l’arrivée imminente de visiteurs interstellaires ? Quoi qu’il en soit, Simon se prépare au grand départ. Mais une série de contretemps va venir lui mettre des bâtons dans les roues. Autour de la fratrie évolue une galerie de personnages insolites dont une gamine mythomane qui s’entiche d’Estelle et veut la protéger. Sans oublier des cochons carnivores, des voisins suspicieux qui observent les moindres faits et gestes de Simon, ainsi qu’une assistante sociale fouineuse, peu sensible aux histoires de voyage dans l’espace. Simon compte bien faire la guerre à tous ces gêneurs qui se mettent en travers de sa rédemption !

Inclassable : voilà la catégorie dans laquelle se range Tous les Dieux du Ciel ! Drame rural dans la France profonde mâtiné de « body-horror », de science-fiction, de comédie noire et de commentaire social, le film de Quarxx brasse les genres et les tons de manière surprenante, donnant lieu au film le plus imprévisible que le cinéma de genre français (franco-belge dans ce cas) nous a offert depuis belle lurette. Le réalisateur réfute d’ailleurs la catégorisation « film de genre » qu’il trouve réductrice. Il préfère jongler avec les codes de différents univers et s’affranchir de l’influence du cinéma d’horreur actuel pour créer quelque chose d’éminemment personnel. Un film au caractère inédit, très vieille France, aussi repoussant que fascinant et pourtant universel. Son objectif n’est pas de créer un thriller mais une œuvre atmosphérique à souhait, bien aidé par un scope de toute beauté et quelques mémorables envolées esthétisantes. La direction artistique participe à créer le malaise, que ce soit par le décor décrépit et intemporel de la bicoque ou par ces inserts oniriques dans l’espace qui participent à l’aura de mystère. La plongée progressive (et présumée) de Simon dans la folie, sa rébellion contre un système qui l’oppresse sont les thèmes principaux du film mais les scènes les plus efficaces interviennent lors du huis clos qui occupe le premier acte. Par son écriture inspirée, Quarxx nous rend attachants ces deux êtres monstrueux tout en laissant planer le doute sur la nature de leur relation et sur le bien-fondé des intentions de l’aîné. L’habileté du récit consiste à questionner constamment si Estelle n’est pas, en fin de compte, une prisonnière victime de terribles abus.

Eternel second rôle bavard et exubérant du cinéma belge, Jean-Luc Couchard se montre, une fois n’est pas coutume, taciturne et taiseux, ce qui nous fait des vacances. Sa performance habitée n’est pas loin d’être exceptionnelle. Impossible de ne pas mentionner la présence incroyable de Mélanie Gaydos ! Cette jeune comédienne et mannequin est atteinte de dysplasie ectodermique (cfr. Michael Berryman), une maladie génétique rare qui provoque des problèmes de croissance, des malformations du visage, l’absence de cheveux, de dents, d’ongles et de glandes sudoripares. Muette, immobile et nue pendant une grande partie du récit, Estelle s’avère aussi inquiétante (impossible de deviner ce qu’elle pense ou manigance) qu’attachante par la pitié ressentie pour son calvaire. Ce rôle difficile s’étoffe de manière étonnante en cours de route et le courage de son interprète, qui se livre sans limite, confère au film une grande part de sa bizarrerie et de ses nombreux dérapages malsains.

Certes, il est permis de se demander si l’excellent Un ciel bleu presque parfait ne se suffisait pas à lui-même. Quarxx étire son moyen-métrage, ajoute des personnages inutiles à la narration et des sous-intrigues en forme de sketches à la « Groland ». Mais ces ajouts et des seconds rôles en surjeu forment un tout cohérent, un microcosme mi-tragique, mi-grotesque qui évoque Bruno Dumont et son P’tit Quinquin. Couchard, qui aura 50 ans cette année, joue un personnage de 30 ans mais ce détail insolite participe à l’élaboration d’un univers où les règles semblent davantage dictées par le ressenti et par une envie abrasive de cinéma que par la logique. Si l’on se demande parfois où le réalisateur veut nous emmener (des questions restent en suspens, le spectateur est prié de faire le tri entre les nombreuses informations reçues) et si le dénouement, trop démonstratif, s’avère moins puissant que ce qui a précédé, abandonnant un peu l’ambiguïté revendiquée depuis le début, on ne peut qu’admirer l’art de la mise en scène, la poésie et l’originalité de cette œuvre sulfureuse, inconfortable, chaotique et pareille à nulle autre. Par son ambiance apocalyptique inédite à l’écran, Tous les dieux du ciel est l’acte de naissance d’un cinéaste passionnant.

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