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Bandes d’hystériques de Kita Bauchet

À l’heure où l’on pense que les droits sont acquis. Où les poils poussent sous les bras, sur les jambes. Où l’on peut choisir d’avoir un enfant ou non. Où les pilules contraceptives permettent de faire l’amour librement. Où le clitoris reprend ses droits. Où les tâches domestiques sont partagées. Où les corps, sans filtre, apparaissent dans les campagnes publicitaires. Où les femmes s’épanouissent en dehors des quatre murs du foyer. Où les enfants en bas âge fréquentent les crèches. Cette heure-là, c’est aujourd’hui en Belgique.

Mais combien de batailles, de luttes acharnées, d’actions impertinentes, de discussions animées a-t-il fallu pour en arriver là? Qui sont celles qui ont osé dire non? Qui se sont opposées au sacro-saint patriarcat? Qui ont envoyé leur mec sur les roses? Qui ont commencé la lutte? Qui sont ces femmes, ces “hystériques”, qui ont fait des pieds de nez aux hommes?

La réalisatrice Kita Bauchet (Bains publics, 2018, Les Gestes de Saint-Louis, 2022) plonge son nez, cinquante ans plus tard, dans les archives oubliées pour mettre en lumière ces pionnières du mouvement féministe né dans les années 1970 en Belgique. Les Dolle Mina en Flandre, inspirées du mouvement éponyme né aux Pays-Bas en hommage à Wilhelmina Drucker qui luttait déjà dès le début des années 1900 pour plus d’égalité, les Marie Mineur en Wallonie en référence à Marie Mineur qui s’est battue pour l’égalité des salaires et le travail des enfants au 19e siècle. Des petits bouts de bonnes femmes qui n’ont peur de rien et surtout pas des gros patrons en costume-cravate. Elles veulent s’affranchir, elles veulent plus d’égalité, elles veulent plus de justice, elles veulent être libres.

Le film mêle images d’archives qui montrent toutes ces actions menées par ces super women, ces héroïnes qui ont posé les jalons d’une lutte féministe. Elles se sont réunies, ont partagé, ont envisagé des actions ludiques - défiler dans les rues, clopes au bec, pour revendiquer les mêmes droits que leurs homologues masculins et dénoncer les différences salariales – et surtout, elles ont bien rigolé. Elles ont retroussé leurs manches, sont sorties de leur prison domestique, pour se rencontrer, échanger et dire non, ensemble, aux injustices auxquelles elles étaient confrontées. Le film met aussi en lumière le Tribunal international des Crimes contre les femmes qui rassemble à Bruxelles, en 1976, 2000 femmes venues du monde entier pour dénoncer les crimes dont elles sont victimes au quotidien, pour faire résonner leur voix et rassembler leurs forces pour faire avancer les choses.

Les images d’archives sont entrecoupées par des témoignages actuels de ces petites impertinentes qui gardent un souvenir tendre et une très grande fierté de ces années de lutte collective. La réalisatrice a aussi fait appel à des comédiennes parmi lesquelles Sophie Breyer, Lucie Debay, Purdey Lombet pour lire des passages des Cahiers du GRIF, périodique féministe francophone créé en 1973 par Françoise Collin et Jacqueline Aubenas au sein du Groupe de recherche et d’information féministes. Elle cite aussi Chantal Akerman qui, avec son Jeanne Dielman, a montré que le cinéma n’était pas qu’une affaire d’hommes.

Avec ce film, Kita Bauchet rend hommage à ces pionnières de la lutte féministe, à celles qui ont posé les jalons de notre lutte contemporaine parce que non, tout n’est pas acquis, parce que non, les inégalités sont toujours profondément ancrées, parce que non, rien n’est gagné et qu’il faut continuer à se serrer les coudes, nous, les lionnes des temps modernes.