Cinergie: Qu'est-ce qui vous a amenée à faire ce film et à vous intéresser à l’histoire du féminisme ?
Kita Bauchet: La première raison, c'est que pendant longtemps, j'ai travaillé sur une émission d'archives à la RTBF. Puis, j'ai fait un documentaire sur André Dartevelle où j'avais beaucoup regardé les archives des années 70. Et là, j'avais découvert des images sur les combats féministes de l'époque, des années 70. Et, ça a été un choc pour moi de découvrir ces super images. Elles ont fait des actions incroyables. Et on n'en parle jamais. Moi, je n'étais pas du tout au courant. Puis, en en parlant autour de moi, personne ne connaissait les Dolle Mina, les Marie Mineur. Et donc, ça m'a vraiment interpellée. Ça m'a poussée à aller plus loin, en fait, par rapport au sujet.
Et puis, l'autre raison aussi, c'est que j'ai la cinquantaine et que je fais partie de cette génération qui s'est un peu reposée sur les acquis obtenus par nos mères. Et puis, j'ai toujours eu l'impression, toute ma vie, d'être plutôt féministe, d'être plutôt combative. Je fais un métier d'homme. J'ai refusé le mariage. Enfin, je me sentais libre et affranchie. Et puis, Me Too est arrivé. Et là, je me suis rendu compte que ça faisait des années que je composais avec le sexisme, avec des injustices du fait que je suis une femme. Et ce film, c'est un peu mon tribut à la cause féministe.
C.: On a l’impression que les combats de ces femmes d'il y a 50 ans sont tout à fait actuels et qu'il n'y a pas grand-chose qui a changé depuis.
K. B. : Ce qui m'a marquée en préparant le film, en faisant la recherche d'archives, en lisant, en allant rencontrer les figures marquantes des combats féministes des années 70, c'est que beaucoup de leurs combats d'il y a 50 ans sont encore totalement actuels et totalement contemporains. C'est pour ça que j'ai inséré des textes qui sont lus par des comédiennes actuelles, contemporaines, Lucie Debay, Raphaëlle Bruneau, Circé Lethem, Lynn Van Royen. Je leur ai fait lire des textes d'époque et en fait, on pourrait penser qu'ils ont été écrits aujourd'hui. Et ça, c'est quand même assez troublant. Ce film, il est là aussi pour dire que le combat féministe ne s'arrête jamais. En fait, on est encore dedans. On doit encore obtenir plus d'égalité. On n'y est pas encore.
C.: Est-ce que votre regard a changé en faisant ce film?
K. B.: Les femmes rencontrées m’ont apporté la lumière dont j’ai besoin pour me réconcilier avec le monde. Elles ont plus de 80 ans, la plupart, et elles sont hyper vaillantes. Elles sont drôles. Elles sont enthousiastes. Elles sont encore combatives. Elles sont encore actives. Et c'est ça que ça m'a apporté. En fait, ce film, je voulais le faire aussi pour les jeunes générations, pour leur montrer des figures inspirantes, des figures marquantes qui nous éclairent le chemin qui reste à parcourir. Ce film m’a permis de mieux connaître notre histoire commune, parce que le combat pour les droits des femmes, c'est notre histoire, au même titre que les luttes ouvrières ou autres.
C.: Le film est très solaire, très énergique même si c’est un film qui contient beaucoup d’archives. Comment avez-vous procédé pour le montage du film?
K. B.: Quand j'ai fait la recherche d'archives, je suis tombée très rapidement sur des archives drôlissimes avec beaucoup d'impertinence, beaucoup de dynamisme, beaucoup de joie. Alors, ça m'a portée parce que je voyais des jeunes femmes de 20 ans, 30 ans, drôles et caustiques. Elles étaient provocatrices, mais dans le bon sens du terme. C'est-à-dire qu'elles inventaient des actions, par exemple le sabotage de Miss Belgique 71. Elles voulaient dénoncer le harcèlement de rue, et elles mettaient des mains aux fesses aux garçons, elles les sifflaient dans la rue. Ce sont les premières images que j'ai trouvées et celles qui m'ont donné le la pour tout le film. Je me suis dit que je devais traduire leur dynamisme et leur drôlerie dans mon film. Parce qu'on dit toujours que les féministes, c'est un peu comme des hystériques. C'est pour ça que le film s'appelle Bandes d'hystériques. C'est la première insulte quand on parle des féministes. Mais en fait, derrière cette insulte, derrière ce discours sur les féministes des années 70 avec lequel on a grandi, qui a été construit par les hommes, il y a des femmes intelligentes, brillantes, insolentes. Pour moi, ce sont des femmes pirates. Et donc, quand on a commencé le montage avec Melissa Moens, la monteuse du film, on avait l'intention de conserver ce dynamisme, de montrer cette énergie, de montrer à quel point elles sont solaires, à quel point, à travers la joie et la « fête », elles arrivaient à dénoncer des injustices flagrantes, des violences faites aux femmes. Elles menaient leur combat avec une énergie communicative.
C. : Une partie des archives utilisées sont celles de la RTBF et plus spécifiquement celles d’André Dartevelle. On se rend compte que déjà à l’époque, il dépassait l’archive pour construire une réflexion sur celle-ci.
K. B.: En fait, dans le film, il y a deux formes d'archives. Il y a deux regards portés sur les femmes. Il y a le regard qu'on connaît sur la femme objet, avec des plans plongeants dans les décolletés, des panos sur les jambes des femmes. Ça, c'était l'habitude, en fait. C'était comme ça qu'on filmait les femmes à l'époque. Et en parallèle de ça, à la RTBF et même à la VRT, dans les années 70, il y avait des jeunes journalistes qui voulaient changer le monde, qui étaient des gauchistes, qui croyaient en l'utopie. Et donc, ils sont le fruit de leur génération, réellement, post-68. Et parmi ces journalistes, il y a donc André Dartevelle qui a beaucoup filmé les femmes. Je pense que sur la décennie 70, il a dû faire une dizaine de films vraiment de fond sur les femmes. Il était un peu le bras armé des Marie Mineur dont il a filmé les actions. Il a beaucoup filmé sur la dépénalisation de l'avortement. C'étaient des films de fond, ce n'étaient pas des sujets JT d'une minute trente. C'étaient des films de 50 minutes, 90 minutes. Il n'y a pas seulement André Dartevelle. Il y a aussi Françoise Wolff qui est très présente aux côtés des féministes. Et en fait, ce qui était surprenant, c'est qu'au début de ma recherche à la RTBF, je tapais les noms, par exemple, le nom de Jeanne Vercheval, le nom de Christiane Rigomont, le nom de Jacqueline Aubenas. Je ne trouvais rien. Et puis j'ai ouvert un peu ma recherche, féminisme, misogynie, actions féministes. Je ne trouvais toujours rien. Á la fin, j'ai ouvert ma recherche. J'ai tapé 1er janvier 1970 au 1er janvier 1980 et j'ai tapé femmes et j'ai regardé toutes les fiches de tous les sujets qui avaient été faits sur les femmes. Et là, j'ai découvert des pépites. En fait, le problème, ce n'est pas qu'on ne filmait pas les actions des femmes, c'est que ça n'intéressait pas les archivistes. Et les archives n'étaient pas référencées. Elles sont tombées dans l'oubli parce que comment retrouver les images à part y passer des semaines comme moi ?!
C.: Quelle a été la plus grande difficulté pour vous pour la réalisation de ce film?
K. B.: J'ai l'impression de n'avoir rencontré aucune difficulté sur ce film. Je n’ai jamais eu autant de plaisir à faire un film. Les rencontres avec les femmes se sont toutes très bien passées. J'ai commencé à tourner il y a un an et demi, deux ans. On est toutes restées en contact. Je les considère comme des amies maintenant. Et puis, c'est sûr que trouver les images de l'époque, ça a pris beaucoup de temps. Tout particulièrement les images sur le Tribunal international des crimes contre les femmes, qui s'était déroulé en mars 1976 à Bruxelles, qui réunissait 2000 femmes du monde entier venues dénoncer les violences systémiques qu'elles subissaient chacune dans leur pays. C'est un peu un Me Too 40 ans avant Me Too. Et là, en fait, l'ouverture a été filmée par les journalistes de l'époque, qui étaient principalement des hommes. Mais très vite, les femmes se sont rendu compte qu'elles avaient du mal à témoigner s'il y avait des hommes dans l'assistance. Donc, au premier jour du tribunal, qui était un tribunal d'opinion, les organisatrices et l'Assemblée ont décidé que les journalistes hommes ne pouvaient pas assister au tribunal. Donc, il y a eu des images des télés du jour de l'ouverture et du jour de la clôture, mais il n'y avait pas d'image du Tribunal en tant que tel. Et ça, ça m'a demandé un an de recherches. Et finalement, j'ai retrouvé des images tournées par une activiste féministe américaine, Mary Sheridan, qui vivait en Angleterre, qui
est venue filmer leTtribunal avec son amie Joy Chamberlain. Donc, il a fallu qu'elles retrouvent les bobines. Il a fallu qu'on trouve un studio pour numériser les images aux États-Unis, parce qu'on avait peur de les perdre dans l’envoi. Tout ça a pris à peu près un an. Mais on a mis en lumière la manière dont le Tribunal s'est déroulé. On a retrouvé grâce à ces images le témoignage d'Yvonne Wanrow, qui était un des témoignages marquants d'une Amérindienne qui avait été condamnée pour meurtre alors qu'elle était en autodéfense.
Ces images ont servi également à une jeune historienne, Milène Le Goff qui travaille sur le Tribunal, mais qui n'avait jamais vu d'images du tribunal même. C'était une difficulté, mais c'était plutôt challengeant. Et puis, c'est aussi l'idée que pour la suite, pour les historiennes ou pour les activistes actuels, c'est très utile.
C.: Cela n’a pas dû être évident de faire un choix parmi toutes ces images pour arriver à un film d’une heure trente.
K. B.: En fait, mon film, c'est un peu une chronique de la décennie 70 à travers les actions féministes. Mais l'impression que j'avais en le faisant, c'est que chaque chapitre pourrait donner lieu à un nouveau documentaire. Donc c'est ça aussi, c'est peut-être allumer une mèche, mais on ne sait pas jusqu'où ça va nous mener en fait. Et moi, je rêverais qu'il y ait d'autres films qui se fassent sur cette période. Peut-être un film uniquement sur le Tribunal international des crimes contre les femmes. Peut-être un film uniquement sur les Marie Mineur. Parce que, dans mon film, il y a deux Marie Mineur, Jeanne Vercheval et Christiane Rigomont, qui viennent toutes les deux de La Louvière. Mais il y en avait à Liège, il y en avait à Charleroi, il y en avait à Bruxelles. Chez les Dolle Mina aussi. C'est en découvrant les Dolle Mina en Flandre que Jeanne Vercheval a créé les Marie Mineur. Mais les Dolle Mina, elles ont fait vraiment plein d'actions qui ne se retrouvent pas dans le film. Elles avaient une manière de penser, une manière d'agir qui est très intéressante. Qui pourrait tout à fait faire un nouveau film. Donc, j'espère que ce film va allumer des envies et donner l'envie d'en faire d'autres.
C.: Qui étaient ces Marie Mineur?
K. B.: Les Marie Mineur, c'est un groupe féministe qui est né à la Louvière, sous l'égide de Jeanne Vercheval. Elles vont surtout travailler auprès des ouvrières. Et en fait, ce nom de Marie Mineur leur a été soufflé par Chantal de Smet, qui est elle-même Dolle Mina. Marie Mineur, c'était une féministe ouvrière verviétoise du XIXe siècle, qui se battait pour les droits des femmes et des enfants dans le milieu du travail. C'est à la fois un hommage à Marie Mineur, cette figure féministe, mais c'est aussi dénoncer le fait qu'à l'époque, dans les années 70, les femmes sont encore mineures par rapport aux hommes, par rapport à leur mari. Elles n'ont pas le droit d'ouvrir un compte bancaire. Elles n'ont pas l'autorité parentale. C'est l'autorité du père qui prime sur celle de la mère. C'est un nom à double sens, en fait. Et elles, elles vont soutenir les ouvrières dans leur combat pour, par exemple, l'égalité salariale parce qu'à l'époque, les femmes gagnent beaucoup, beaucoup moins que les hommes. Elles vont faire des enquêtes auprès des ouvrières pour connaître leurs conditions de travail.
C.: Quels sont les textes lus par les actrices dans le film? Comment avez-vous eu cette idée?
K. B.: En fait, quand j'ai commencé à faire mes entretiens avec les femmes qui témoignent de leur combat dans le film, je me suis rendu compte que les combats qu'elles menaient alors étaient toujours d'actualité aujourd'hui. Je me suis demandé comment traduire ça? Comment faire comprendre qu'on pensait avoir beaucoup avancé et puis, en fait, que les problèmes sont récurrents? J'ai donc parcouru les revues de l'époque. En l'occurrence, Le Petit Livre Rouge des Femmes, un ouvrage collectif mené, à l'époque, par Jeanne Vercheval, Suzanne Van Roekeghem et d'autres. C'était une compilation de témoignages sur des thématiques diverses autour de la condition des femmes. Si je ne dis pas que ça a été écrit en 72, on pourrait penser que c'est écrit aujourd'hui. Et puis, je me suis dit, quoi de mieux que de prendre des comédiennes d'aujourd'hui que les gens connaissent, pour porter ces textes-là ? Il y a des textes du Petit Livre Rouge des Femmes, des textes des Cahiers du GRIF, qui était une revue francophone féministe co-créée par Françoise Collin et Jacqueline Aubenas, il y a des textes de dépliants, il y a des manifestes de groupes féministes.
C.: On a parlé de la difficulté à trouver les archives filmées mais qu’en est-il de l’accès aux textes et aux livres?
K. B. : J'ai mené mes recherches à la fois dans les télévisions pour retrouver les archives vidéo, enfin, les films, à l'époque c'était tourné en pellicule. J'ai lu beaucoup de livres qui avaient été édités. Il y a un livre, par exemple, sur la décennie 70 qui avait été écrit par Marie Denis, qui est très important, qui m'a beaucoup aidée. Mais tout le long de ce travail de recherche, j'ai été secondée par Els Flour de AVG-Carhif, qui est un centre bilingue de documentation féministe. Et Els Flour, c'est une historienne qui est aussi documentaliste et elle est conseillère historique sur le film. Elle a veillé à ce que je ne fasse pas de bourdes. Je ne suis pas historienne de formation. Donc, à chaque fois que j'avais des questions, je pouvais me tourner vers Els qui connaît aussi bien le côté francophone que le côté néerlandophone. Parce que le film, je voulais absolument qu'il soit bilingue. Je voulais absolument qu'il ne dessine pas la frontière linguistique parce qu'à l'époque, les groupes étaient très locaux. Il y avait un groupe de Marie Mineur à La Louvière, un Dolle Mina à Gand, un autre groupe de Dolle Mina à Anvers. Mais dès qu'il y avait des causes telles que la dépénalisation de l'avortement, par exemple, elles se rassemblaient. Elles se connaissaient. Quand il y a eu l'organisation de la première journée des femmes en 1972, le 11 novembre 1972, elles avaient co-organisé l'événement. Elles attendaient une centaine de femmes et il y a 8 000 femmes qui se sont présentées ce jour-là. Ça a été un raz-de-marée d'enthousiasme. Je voulais absolument que le film soit bilingue pour parler de cette réalité-là.
C.: Vous n’avez pas parlé des mouvements féministes d'aujourd'hui.
K. B. : En fait, des films sur les mouvements féministes d'aujourd'hui, il y en a. J'espère qu'il y en aura d'autres encore, évidemment, de nombreux films sur les mouvements actuels. Mais ces femmes que j'ai interviewées, elles ont été plongées dans le silence pendant 50 ans. Donc, je ne voulais pas leur prendre du temps de parole en parlant des mouvements féministes actuels. Je voulais vraiment que l'entièreté du film repose sur la mise en lumière de leur parole, la mise en lumière de leurs actions. Il a fallu qu'elles aient 80 ans pour qu'il y ait un long métrage documentaire sur elles ! Donc, franchement, je ne voulais pas leur piquer même une minute de parole.
C.: Comment avez-vous choisi la musique du film?
K; B.: Avec Mélissa Moens, on a vraiment cherché à traduire le dynamisme de ces groupes féministes de l’époque, leur humour. Il y a évidemment les archives et le montage mais ce qui nous a beaucoup aidées, c’est la musique de Siegfried Canto, qui est le compositeur avec qui j’ai travaillé sur tous mes films précédents. On voulait vraiment traduire le côté funky et groove de l’époque. La musique ne prend pas la première place mais elle est assez présente pour traduire cette ambiance.