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Cartographie d’un graveur de Marie-Eve de Grave

Cartographie d’un graveur de Marie-Eve de Grave prend la forme d’un road-movie documentaire sur les routes de la Flandre occidentale. La réalisatrice y part en quête de ce qui lui permettra de mieux comprendre son père décédé, personnalité énigmatique et volatile dont la vie a été largement dévouée à la pratique de la linogravure. Cependant, lorsque l’on creuse un peu plus sa surface limpide, il y apparaît aussi en filigrane une œuvre vertigineusement métaphysique.

La linogravure suit une méthode singulière pour parvenir à la constitution d’une image. Contrairement au dessin classique qui découle d’un trait directement apposé sur une feuille, où le résultat et l’acte se répondent sans hiatus, la gravure fonctionne en double négatif. On commence par creuser des lignes dans la matrice, surface blanche, pour dans un deuxième temps la retourner sur la feuille une fois imprégnée d’encre. Il faut donc envisager les choses à l’envers. On travaille d’abord le blanc avant le noir et en miroir. De même, ce processus particulier de création demande une anticipation de tous les instants, car il n’est pas question de gommer ou de modifier certains détails après coup. Il faut savoir exactement où l’on va et quels chemins l’on emprunte pour former l’image. La gravure est donc un art qui demande un travail cartographique d’arpentage pour que puisse émerger du négatif un positif en adéquation avec ce que l’on a à l’esprit. Exactement ce à quoi s’astreint la réalisatrice de Cartographie d’un graveur pour en apprendre davantage sur son père décédé. Personnalité double, telle Janus, Paul de Grave tourne un visage vers le passé et un autre vers le futur. Son présent blanc demeure à jamais en cours de constitution en vue d’un futur noirci d’une image sans cesse manquante. Repliée dans cette tache infinie, sa fille n’était par conséquent jamais parvenue jusqu’ici à le comprendre comme elle le devrait.

Cartographie d’un graveur confronte de cette manière son public à un réseau serré d’analogies qui se suivent et s’emboîtent de manière vertigineuse. Paul de Grave a non seulement fait de la gravure une passion nodale dans son existence, mais l’entièreté de sa personnalité s’accomplit à travers des dynamiques qui s’expliquent par le processus propre à la discipline. Comme le souligne le propos du documentaire, il est à 180 degrés dans le réel (le travail sur la matière) et à 180 degrés dans le rêve (l’art finalisé matérialisant la vision initiale). Toute sa vie est donc tendue vers le lointain de la réalisation d’un rêve sans doute impossible, probablement à l’image de sa série nommée Utopies. Plus encore, complètement pris par ses activités, il néglige les besoins de sa fille en l’absorbant tel un élément parmi d’autres dans son horizon artistique. Il est gravure de part en part, au point que la réalisatrice du documentaire n’hésite pas à pallier son absence avec une gravure grandeur nature de lui qu’elle met en scène au cours de ses pérégrinations.

Répondant à la logique de son père en s’y fondant complètement, l’entièreté du film s’applique à graver son portrait par de nombreux voyages en Flandre occidentale, territoires qui lui étaient chers, afin de mettre bout à bout les différents pans de son histoire. C’est un film qui creuse des sillons dans la matière brute – constituée de témoignages, d’œuvres éparses, de paysages, de plongées dans les méandres de l’Histoire – afin d’atteindre ce qui ne le peut que par le biais d’un renversement, d’un double négatif, d’un saut par-delà la tangibilité du réel : une rencontre palliant la volatilité de sa présence lorsqu’il était vivant, ainsi que la négativité qu’elle nourrissait envers lui pendant son enfance. Alors que de Grave père souffrait de la dislocation d’une image morcelée et qu’il cherchait inlassablement à reconstituer à travers les rituels de sa pratique artistique, De Grave fille à son tour héritière de ce morcellement se met en quête d’une unité perdue. Cependant, quand le premier l’accomplissait à travers la gravure, la seconde l’accomplit à travers le cinéma. Deux arts différents, sans doute, mais qui se rejoignent dans la dualité du négatif et du positif, permettant de créer des ponts entre les univers et les générations.

Cartographie d’un graveur est en conclusion un film d’une très grande intelligence où l’art transcende symboliquement l’opposition entre les morts et les vivants. Il permet un dialogue impossible autrement grâce à la conjonction entre deux genres d’expression artistique. Un dialogue » donchiquottesque » où tout se déroule au gré de l’entrelacement des images entre elles, certes, mais également un dialogue touchant au sublime par la confrontation avec ce qui déborde infiniment l’imagination. Le double négatif de la gravure y trouve alors un sens renouvelé qui défie les limites de la discipline. Le négatif du père engendre le négatif de la fille et la seconde aboutit par ses recherches méticuleuses à la rencontre de l’un avec l’autre et enfin à la naissance d’un positif. On peut sans doute alors dire que pour répondre aux vides, aux absences, aux silences qui sautent de génération en génération, tel un legs paradoxal par sa pesante inconsistance, il faut sans doute envisager les choses à l’envers et travailler d’abord le blanc avant le noir et en miroir. Alors seulement apparaîtra une image miraculeuse, car elle n’aura pour origine que les nombreuses routes creusées dans les traces du passé pour y arriver.


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