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Ceci n'est pas un film français

La déconstruction comme dispositif

Il y a des titres qui préviennent, qui désamorcent avant même que le premier plan n'apparaisse. Écrit et réalisé par Tom Adjibi, Ceci n’est pas un film français (2025) s'inscrit dans cette lignée-là, une manière de dire au spectateur : ne cherchez pas la vérité unique, cherchez plutôt ce qui se trame entre les images. Ce docu-fiction belge s'aventure sur un territoire que nous connaissons bien depuis C'est arrivé près de chez vous (1992), cette manière très belge de faire vaciller la frontière entre le réel et sa mise en scène, entre le documentaire qui observe et la fiction qui invente. On y retrouve aussi un regard plus intime, filmé sans filtre ni jugement apparent.

Un homme face à son propre aveuglement

Le film s'installe dans la scène bruxelloise, celle des comédiens, des salles obscures et des ego fragiles, pour y interroger, parfois avec une maladresse assumée, le racisme dans le milieu du cinéma et du théâtre. La ville n'est pas ici un simple décor, elle est un microcosme social à part entière, traversé par ses propres hiérarchies, ses non-dits, ses solidarités de façade. Tom choisit d'y planter sa caméra pour se filmer lui-même, comédien métis dont l'intimité devient à la fois sujet et matière première. Tout commence par une prise de conscience presque banale : les rôles qu'on lui propose, systématiquement teintés par une étiquette qu'on lui colle sans jamais la nommer. Puis vient une première confrontation, lors d'une avant-première qui cristallise exactement le conflit qu'il porte en lui, où Tom pense pouvoir, maladroitement, récolter des témoignages de ceux qui partagent sa perspective. Cette scène agit comme un premier électrochoc : Tom prend conscience non seulement de sa propre déconstruction à mener, mais aussi du fait que sa vision individuelle ne saurait représenter la pluralité des vécus qu'il prétend documenter.

L'humour et le malaise cohabitent sans jamais se neutraliser. Le film ne cherche pas à trancher entre la comédie et le tragique du quotidien, il les laisse coexister, comme ils coexistent dans toute vie observée d'assez près, dans toute déconstruction qui avance par à-coups plutôt que par ligne droite.

Filmer le processus, et non le résultat

Ce qui distingue le film d'un simple exercice d'observation, c'est cette volonté de rendre visible le dispositif lui-même. Face à l'insuffisance de sa position individuelle, Tom choisit d'aborder la pluralité en co-construisant le film avec ses ex-témoins, propulsés co-auteur/autrice, sans trop savoir vers quelle finalité il avance. Le film lui échappe complètement. On assiste à l'émergence de la parole plus qu'à son résultat fini, à la manière dont les questions sont posées, parfois avec une sincère maladresse, à la manière dont les témoignages se construisent, hésitent, se reprennent. Cette approche rappelle le geste de Nina Marissiaux dans Monstres de Poussière (2025), où le processus de création devenait lui-même un sujet, où la relation entre celui qui filme et ceux qui sont filmés se donnait à voir sans pudeur excessive.

Mais Tom retombe dans son propre piège : au sommet de cette tentative collective, il choisit de ramener une co-scénariste « blanche » pour travailler sur la question des minorités racisées à l'écran et sur scène. Nouvelle épreuve, nouveau vertige de déconstruction, la sienne, cette fois, prise en flagrant délit de contradiction. Le film ne prétend jamais résoudre ces tensions de façon définitive ; il préfère les exposer, les laisser vibrer à l'écran, quitte à accepter l'inconfort qu'elles génèrent, quitte à filmer Tom en train de se tromper, encore.

Les silences d'un système qui se croit éveillé

C'est bien dans les silences que Ceci n’est pas un film français trouve sa matière la plus riche. Les blancs, les hésitations, les regards qui se dérobent en disent parfois davantage que les confessions les plus travaillées. Le film met à nu un système en manque d'éveil, une forme d'aveuglement volontaire face à ses propres contradictions, celles d'un milieu artistique qui se targue souvent de lucidité et d'introspection, mais qui peine à appliquer à lui-même la même exigence critique qu'il porte sur le monde. Tom lui-même n'est jamais épargné par cette lucidité impitoyable : il n'est pas le héros de sa propre déconstruction, il en est le sujet maladroit, parfois hypocrite, cherchant sa voie entre l'aveu sincère et l'opportunisme créatif.

Le film atteint son point de rupture lorsque Tom, au plus bas, choisit de s'affirmer dans son propre conflit en vandalisant un monument du Parc du Cinquentenaire commémorant la « gloire » de Léopold II pour le Congo belge. Ce geste, à la fois politique et intime, le fait basculer tout à fait de l'autre côté, au plus bas : il se retrouve sans équipe, sans producteur et sans matériel, mais peut-être au plus haut dans sa propre vérité. Et c'est précisément à ce moment que ceux qu'il pensait avoir perdus, ceux dont il avait trahi la confiance en ramenant une voix qui n'était pas la leur, viennent le retrouver : leur co-écriture, enfin, peut se créer. Le film boucle ainsi une boucle étrange, où la chute devient le seul chemin possible vers une forme de réconciliation collective.

Fidèle à lui-même jusqu'au bout, Ceci n’est pas un film français conclut sur une vision presque onirique : un making-of des premières images de ce film, fictionnel, documentaire, ou les deux à la fois, on ne sait plus. Le titre: “13 en colère”, qui semblait n'être qu'une pirouette au démarrage, révèle alors toute son épaisseur : si ce n’est pas un film, qu'est-ce donc ? Le brouillon d'une déconstruction encore inachevée ? Le journal de bord d'un homme qui apprend, à ses dépens, que la représentation ne s'improvise pas seul ? Ou bien la preuve, en creux, que tout récit sur le racisme dans le monde du spectacle ne peut être que collectif, fragmenté, toujours recommencé ? En refusant de se refermer sur lui-même, Tom Adjibi signe un film qui se dérobe à toute clôture comme pour rappeler que la déconstruction, contrairement à la fiction, n'a ni début, ni fin, ni générique.