Cinergie : Comment est né le projet du livre ? Pourquoi avoir choisi de faire un livre plutôt qu’un documentaire ?
Michel Steyaert : J’ai trouvé intéressant que des historiens se penchent sur ce qui a fait la vie et l'histoire d'une structure comme le CVB. On n'aurait pas pu raconter tout ce qui est présent dans ce bouquin dans un film. L'écrit se prêtait mieux pour raconter cette histoire. Ça me plaisait d'utiliser un média qui était différent de celui qu'on utilise au quotidien.
Julien Tondeur : Ce qui nous plaît, au CARHOP, dans ce genre de projet, c'est justement accompagner des structures, qui n'ont pas l'habitude de faire ça, dans l'écriture de leur histoire. On est friand de ce genre de manière de travailler qui nous permet d'être au plus proche des gens qui font l'histoire, une histoire proche des gens, une histoire associative.
Amélie Roucloux : Ce qui nous a intéressés c’est de découvrir l'univers du cinéma social. Le travail du CVB entre en adéquation avec notre travail sur une histoire sociale, une histoire culturelle.Ce que le CVB proposait rentrait totalement en corrélation avec ce que nous faisons.
C. : Parler du cinéma social était l’intention principale ?
M. S. : Non, notre volonté était celle de raconter l'histoire du CVB, de raconter l'histoire d'une structure, d'une association qui a vécu 50 ans et qui fait une activité particulière, de la production d'images. Nous voulions l'inscrire dans une histoire sociale, politique, économique et culturelle sur le territoire bruxellois, historiquement celui sur lequel le CVB travaille.
J. T. : L’objectif ici, c'est de faire une histoire avec les gens. Avec le CVB, on est deux associations actives en éducation permanente. Au CARHOP, on a l'habitude d'être porté sur l'écrit et le CVB plus sur les images.Prendre conscience de l'ancrage d'une organisation ou d'un mouvement dans l'histoire est important. Elle est en corrélation avec d'autres acteurs de terrain et elle réagit à un contexte historique.
M. S. : Les films que fait le CVB racontent depuis toujours ce contexte économique, social et culturel. Le but est de pouvoir mettre en perspective ces films avec les compétences d'expertise d'historiens dans ce contexte institutionnel. Ce contexte a fort évolué en 50 ans et cela a évidemment eu un impact sur la vie et la manière dont l'association vit et travaille à travers ces cinq décennies.
Avec ce livre, l’idée est de raconter le passé, mais en restant très ancré dans le présent, et en nous projetant dans l'avenir.
A. R. : Au CARHOP, on part des interrogations des acteurs qui veulent faire leur histoire. De ces interrogations on se replonge dans le passé, pour faire dialoguer ce présent et ce passé. Voir en quoi une histoire passée peut nourrir l'action que l'on présente.
C. : Comment avez-vous procédé pour effectuer ce travail d’archive ?
J. T. : Nous avons mis en place un comité d'accompagnement composé de travailleurs et travailleuses du CVB, d’anciens directeurs et d’anciens cinéastes. On est vraiment dans de l'éducation permanente. Nous avons cherché à savoir quels sont les grands mouvements qui structurent l'association aujourd'hui, mais aussi hier. Ensemble on a construit cet ouvrage. C'est ce comité qui a dégagé les pistes de travail. L'historien ou l'historienne du CARHOP est là pour aiguiller au niveau historique et ramener ce contexte.
M. S. : On a voulu accompagner et documenter ces 50 ans de cinéma, montrer la manière dont on conçoit une image, comment on raconte une histoire et la manière dont on travaille au fil du temps. La dernière partie de l’ouvrage est consacrée à la rencontre avec d’anciens travailleurs dans le domaine du cinéma documentaire d'auteur et dans le domaine de l'éducation permanente, pour voir l’évolution entre la génération précédente et celle d'aujourd'hui.
C’était important pour moi de faire ce lien entre les anciennes et actuelles générations de cinéastes pour montrer l'ADN du CVB qui est : ‘’On filme avec les gens et non pas sur les gens’’. On effectue un travail de cinéma qui est respectueux envers les gens qu'on filme et avec qui on travaille.Cet ADN est d'avoir une responsabilité éthique, de travailler l'image de façon éthique. Faire un travail documentaire c'est forcément être proche de l'humain.
C. Comment avez-vous procédé à la sélection des 18 films présents dans le livre ?
M. S. : Ça n’a pas été simple, il y a plusieurs critères qui nous ont guidés. On a plus de huit cents films, donc on ne peut pas tous les montrer, il a fallu faire un choix. Il y a trois types de films au CVB qui sont produits : le cinéma documentaire d'auteur, les outils pédagogiques et les films collectifs. On a choisi un film par type pour chaque décennie. L'idée était de prendre des films qui ont marqué l'histoire et qui sont représentatifs de notre travail.
A. R. : On a choisi des films qui symbolisaient un tournant ou un moment clé pour le CVB.
C. Les films sélectionnés dans le livre sont en lien avec des luttes sociales ?
M. S. : Il y a des thématiques qui sont universelles, mais qui se traduisent de façon particulière sur le territoire bruxellois. Dans ces thématiques, beaucoup sont des thématiques sociales, politiques et culturelles.
Le CVB est né du vidéobus qui sillonnait les quartiers bruxellois pour aller donner la parole aux gens qui ne l'avaient pas à cette époque-là. Depuis le tout début, notre ADN, c'est de travailler avec les gens qu'on n'entend pas beaucoup dans les médias, et de raconter autrement ce qui est dit sur la place publique. 50 ans après, le CVB est encore plus pertinent aujourd'hui, avec tout ce qui se passe dans le monde. Cette adéquation entre contenu et forme est le travail principal de recherche continue qu'on fait avec les réalisateurs et réalisatrices. Trouver un moyen à la fois formel tout en racontant un autre monde. Le monde est évidemment éminemment complexe et on a tendance à beaucoup le simplifier, à beaucoup l’homogénéiser, alors qu'il est absolument totalement hétérogène. Idéalement, contenu et forme s’harmonisent.
C. : À qui s'adresse ce livre ?
J. T. : Ce n'est pas un bouquin qui s'adresse qu'aux membres du CVB ou à ses partenaires. Nous voulions transmettre une histoire, car les générations de travailleurs et de travailleuses évoluent. Le CVB est un acteur dans le champ culturel et social, il n'est pas déconnecté de ce monde. Ce livre peut intéresser des gens qui s’intéressent à l’histoire en général, au CVB évidement, mais aussi à des personnes qui veulent savoir comment évoluent les politiques culturelles.
M. S. : Nous voulions intéresser les pouvoirs publics, car nous sommes une association subventionnée et soutenue par eux. Toute une nouvelle génération qui travaille dans les administrations ne connaissent pas les motivations qui ont été menées à la naissance du CVB, et aux valeurs qui ont traversé toute l'histoire du CVB.
C’est fondamental que nous puissions continuer à défendre notre travail et à faire comprendre son sens, la manière dont on le conçoit et l’approche de nos missions qui nous sont données par les pouvoirs publics.
J. T. : Il y a énormément d'associations du début des années 70 qui sont nées des actions des militants et militantes. Ce sont les pouvoirs publics qui ont créé ce vidéobus, qui est allé dans les quartiers en donnant la possibilité aux groupes de pression militants ou associatifs de filmer les choses qui les motivent. Ce livre est pertinent sur ces sujets.
M. S. : Je travaille dans le milieu associatif et socio-culturel depuis 35 ans, mais pour moi, il n’a jamais été attaqué de manière aussi violente qu’aujourd’hui. Il est primordial de montrer que ce travail et cet ancrage sont pertinents et ont du sens.