Idriss Gabel et Vanessa Kabwela, réalisateurs du film Nyota, Les Enfants Lumière

Comment se reconstruire après un traumatisme ? Avec Nyota, Les Enfants Lumière, Idriss Gabel et Vanessa Kabwela nous emmènent au cœur du Kivu, à l'est de la République démocratique du Congo - désormais occupé par le M23 -, pour y filmer la résilience d’enfants face à l'horreur des conflits et des violences subies. Ce documentaire poignant, rythmé par les soubresauts du Congo, nous plonge au cœur d'un territoire intimement lié à l’Histoire de la Belgique et aux histoires personnelles de Idriss Gabel (monteur historique de Thierry Michel sur des œuvres incontournables telles que Katanga Business ou L'Homme qui répare les femmes) et de Vanessa Kabwela (Congolaise et journaliste de formation). Originellement intitulé Enfants serpents, une appellation particulièrement stigmatisante pour les enfants nés de viols de guerre, la vitalité des protagonistes a inspiré un tout autre titre à l'œuvre. Nyota – qui signifie « étoile » en swahili – choisit de répondre aux atrocités subies, par la beauté et la lumière. Une lumière qui se ressent à merveille dans l’échange que nous avons pu avoir avec Idriss Gabel et Vanessa Kabwela, qui sont revenus sur la construction de ce plaidoyer poétique et nécessaire. Ils nous livrent les clés de leur fusion créative, guidée avant tout par la dignité accordée à leurs sujets.

Cinergie : Pouvez-vous rappeler en quoi consiste le film et de quoi il parle concrètement ?

Vanessa Kabwela : Le film raconte l'histoire d'enfants à l'est du Congo qui sont victimes de la guerre. Nous leur avons donné la parole, car ils avaient des choses à nous dire sur ce qu'ils ont vécu. Parmi eux, nous en avons rencontré certains qui sont nés de viols de guerre. Nous nous sommes focalisés sur un orphelinat dirigé par une sœur d'une bienveillance particulière. Notre caméra s'est posée là et nous avons suivi le quotidien de ces enfants qui font preuve d'une certaine résilience. Ils nous ont parlé de leur vécu et de l'espoir qu'ils ont en la vie, malgré leurs blessures.

Idriss Gabel : Je rajouterais que c'est un film qui a pris beaucoup de temps. Nous avons posé notre caméra là-bas sur une longue période de trois années, en y allant plusieurs fois. Le thème peut paraître lourd, mais ce qui nous intéressait, c'était justement de faire ressortir leur résilience et d'essayer de faire un film universel qui dépasse la situation au Congo pour faire réfléchir sur l'enfance en général. Notre objectif était de nous mettre à la hauteur des enfants pour recueillir leur parole et en tirer des leçons en tant qu'adultes.


C. : Le film devait initialement s'appeler Les Enfants Serpents . C'est une sémantique très lourde, qui fait référence aux enfants victimes de viols au Congo. Vous avez complètement changé d'axe en choisissant Nyota , qui veut dire "étoile" en swahili, et en parlant plutôt d'"enfants lumière". Pourquoi ce revirement ?

I. G. : En effet, notre projet s'appelait à la base Enfants Serpents . C'est un terme très connoté, stigmatisant et synonyme de rejet qui concerne surtout les enfants nés de viols de guerre. C'est ce qui nous a touchés au départ : on ne parle jamais des conséquences de ces guerres au Kivu. Mais en rencontrant ces enfants dans l'orphelinat, nous les avons trouvés très lumineux et pleins de vie. Nous ne nous attendions pas à ce qu'ils aient autant de choses à partager. Ce titre devenait donc de plus en plus lourd à porter pour nous.

V. K. : Pendant les tournages, nous nous sommes dit que nous ne pouvions plus les appeler ainsi, car ils n'acceptent pas d'être stigmatisés. Ils se sentent comme n'importe quel autre enfant : ils vivent leurs rêves et espèrent de bonnes choses.

C. : Comment avez-vous choisi cet orphelinat spécifique, celui de Sœur Clotilde, et pourquoi avoir pris Chantale et Paulin comme figures centrales pour nous guider à travers le film ?

V. K. : Cela s'est fait naturellement. Lors des repérages, nous avons rencontré toutes les associations travaillant sur cette problématique. Nous n'étions même pas centrés sur cet orphelinat au départ, mais en le visitant pour une autre raison, nous avons senti qu'il y avait quelque chose de très vivant et qu'il fallait creuser. Nous y avons découvert cette résilience, une famille unie et une autogestion incroyable de la part des enfants. Dans tout cela, une fratrie, née des viols d'une même mère, cherchait à comprendre son histoire. Tout était tracé, nous savions que c'est là que nous devions nous focaliser et que cette fratrie devait nous guider.


C. : Votre film intègre à la fois des interviews face caméra et de très beaux plans de paysages pour nous situer. Mais il y a un élément particulier : la grande mise en avant des dessins d'enfants. J'ai l'impression que le dessin a un côté cathartique pour eux. Était-ce une volonté de votre part, et qu'est-ce que le dessin apporte formellement au film ?

I. G. : Ce sont justement leurs dessins qui nous ont attirés dans cet orphelinat lors des repérages. Le dessin est un bon moyen d'entrer en contact avec eux et de briser les barrières de l'âge ou de la langue. Ils sont très doués en dessin et arrivent à exprimer de manière étonnante toutes leurs émotions et ce par quoi ils sont passés. Il y a une vraie catharsis, une transformation du traumatisme en un chemin de résilience à travers le dessin. Ce n'était pas prévu dans le projet initial, mais le documentaire, c'est l'art de l'imprévu. Nous les avons simplement invités à dessiner devant la caméra, et c'est ce qui forme le ciment du film.

V. K. : Au départ, c'était un jeu pour libérer leur parole. Nous étions des adultes, imposants et étrangers. Canaliser la communication par une activité permet de s'ouvrir plus facilement. Quand ils amenaient un dessin, je leur demandais ce que cela représentait, et c'est là que tout a commencé. Ils expliquaient spontanément des choses terribles à travers leurs œuvres. S'ils se sentaient à l'aise pour raconter leur histoire via le dessin, c'était une force que nous devions utiliser pour qu'ils soient plus libres face à la caméra.


C. : Comment fonctionnez-vous à deux en tant que coréalisateurs et comment cela s'organise-t-il sur le tournage ?

V. K. : Associer deux cerveaux, deux cultures et deux visions pour créer une œuvre n'est pas évident. Mais nous avons toujours travaillé ensemble ; même lors de ses montages, il me montre son travail et nous en discutons. Nous sommes devenus très complémentaires. Il a fallu comprendre la place de chacun et faire des compromis pour que l'œuvre voie le jour. Le résultat est une fusion de nos deux personnalités.

I. G. : Nous allions dans le même sens. Réaliser à deux peut paraître compliqué, mais ici, la volonté de créer ce lien avec les enfants et d'être le plus juste possible avec leur parole dépassait les considérations techniques. C'est ce qui nous a évité toute tension. Le film est presque une confidence dans une relation profonde. Au montage, confronter nos sensibilités a permis de ne rien oublier. Le film n'est pas un compromis, c'est le résultat d'une réflexion profonde à deux.

V. K. : C'est pour cela que nous n'avons pas pris d'équipe de tournage. Dès qu'une tierce personne était présente, les enfants se fermaient. Nous avons donc tout fait à deux, en alternant la caméra et la prise de son.


C. : À côté des dessins lumineux, il y a des témoignages très durs. Y a-t-il des moments où, par pudeur ou par éthique, vous choisissez d'arrêter de tourner ?

V. K. : Non, car ce n'était jamais spontané. Nous avons longuement discuté sans caméra pour les mettre à l'aise sur ce qu'ils avaient envie de dire. Je ne voulais pas qu'ils regrettent leurs propos. Lors des entretiens filmés, je savais déjà ce qu'ils allaient aborder. Même si ces récits sont lourds à entendre, leur résilience et leur lumière nous ont donné le courage d'avancer ensemble.

I. G. : Ces enfants n'ont que très peu l'occasion d'être écoutés. La guerre était omniprésente ; d'ailleurs, une semaine après la fin de notre tournage, le territoire a été pris. Les enfants n'étaient pas dupes de la réalité. Ceux qui apparaissent dans le film avaient profondément envie que d'autres enfants entendent leur parole, de "sortir de l'ombre pour être dans la lumière". Il y a une vraie intention derrière leurs témoignages.


C. : Comment avez-vous réussi à tourner dans ce contexte sécuritaire très instable au Kivu.

I. G. : Ce n'était pas une zone de paix ou de confort. Nous avons vécu toutes sortes d'aventures, allant même jusqu'à reporter un tournage à cause du bombardement de notre aéroport. Mais ce qui nous animait, c'était de ne pas briser le lien de confiance créé avec ces enfants sur trois ans. Nous voulions aussi faire prendre conscience, notamment au public belge, que derrière ces conflits interminables, les enfants sont les principales victimes. Il a fallu s'arrêter à un moment donné, car la guerre a rééclaté. Actuellement, toute la zone où nous avons tourné est aux mains du M23.


C. : Le tournage s'est arrêté à cause de la situation ou comptez-vous y retourner ?

V. K. : C'était notre dernier tournage, mais la prise de la zone nous inquiète beaucoup pour eux. Nous espérons que la situation va se régulariser pour pouvoir y retourner et leur montrer l'aboutissement de notre projet commun. C'est très difficile pour moi, car c'est mon pays, et ces enfants pourraient être les miens.


C. : Êtes-vous encore en contact avec eux ?

V. K. : Toujours, presque chaque jour, via WhatsApp. Je suis en contact avec la sœur, et les plus grands ont maintenant des téléphones.

I. G. : Nous essayons aussi de participer à leur avenir en les soutenant financièrement via des associations, car notre rôle ne s'arrête pas à la réalisation du film.


C. : Avez-vous prévu des projections dans la région des Grands Lacs, ou la situation est-elle trop complexe ?

I. G. : En Belgique, une dizaine de projections sont prévues, accompagnées d'un livret pédagogique pour sensibiliser les écoles. Pour le Congo, la situation politique rend la diffusion difficile. Aller montrer le film au Kivu comporte un degré de danger, mais c'est notre volonté profonde.

V. K. : Nous frappons à des portes pour débloquer des budgets. Il est crucial que ce film soit vu au Congo, pour que l'on se pose les bonnes questions sur l'avenir de ces jeunes et la reconstruction du pays.


C. : Le cinéma peut-il être un outil de médiation dans ce contexte géopolitique, pour rassembler les gens ?

V. K. : Je l'espère. J'espère que la question de l'enfant soulèvera des indignations et amènera des changements politiques. Ce film doit être une sonnette d'alarme sur l'injustice dans la société congolaise.

I. G. : En Belgique, le film vise aussi à mettre en lumière un problème oublié. La guerre est un sujet qui revient même en Europe. Il faut faire prendre conscience que derrière les guerres, ce sont toujours les enfants qui sont les principales victimes. Il n'y a pas de "bonne guerre".