Cinergie: Vous me dites que vous n’êtes pas arrivée au cinéma par la voie classique ?
Isabelle Rey: J’ai fait l’INSAS, mais en mise en scène théâtre, comme Michel Khleifi ou Éric Pauwels. Et, par liens d’amitié, je me suis retrouvée sur des plateaux de cinéma d’abord comme seconde assistante de réalisation du premier long métrage de Harry Cleven. Ensuite, j’ai continué comme assistante de réalisation en fiction tout en menant parallèlement un travail en théâtre. Je ne sais pas ce qui a déclenché mon goût pour le documentaire, mais c’est devenu une passion. Je me suis intéressée aux documentaires à travers des films, des rencontres, une proximité avec un grand monsieur de la télévision suisse romande qui a quitté la télévision parce qu’il n’était plus en accord avec ce qu’elle devenait.
C.: Depuis votre premier documentaire, Histoire de lire, vous avez souvent porté votre intérêt sur la transmission, la relation entre les personnes.
I. R.: J’aime parler du soin, des personnes qui s’occupent des autres, qui prennent soin des personnes autour de nous. Ces personnes sont très mal soutenues donc il faut montrer le travail qu’elles font. La bibliothécaire que j’ai filmée dans Histoire de lire a fait un travail extraordinaire auprès des enfants. Certains n’avaient jamais pris de livre et sont devenus des lecteurs à la fin de leur parcours scolaire. Elle transmettait son plaisir de lire avec beaucoup de passion, son enthousiasme était contagieux. Mon deuxième film, Passé composé, était axé sur la transmission familiale via l’histoire de la maison de ma grand-mère qui a dû être vendue après son décès. Le film posait la question de l’appropriation d’un héritage. Le troisième, La Vie est là, parle des artistes qui travaillent en milieu de soins, auprès des enfants malades et des personnes âgées. J’ai aussi trouvé cet engagement très fort, amener l’art à des personnes qui ne peuvent plus aller le chercher. Aller vers et pas demander aux gens d’aller dans les lieux qui sont parfois difficiles d’accès. Ces artistes offrent des bulles d’air, des moments hors du temps, pendant lesquels on oublie son état de maladie ou de vieillesse. C’est en rencontrant certaines personnes âgées pour ce projet que le germe de celui-ci est né. J’ai trouvé que la vieillesse était très maltraitée et j’ai eu envie d’en parler.
C.: Mais vous avez choisi de montrer la vieillesse sous un angle enthousiaste et joyeux.
I. R.: J’aime bien montrer le positif. Il y a beaucoup d’aspects négatifs liés à l’accueil des personnes âgées qui ont déjà été traités dans d’autres films. J’ai eu envie d’ouvrir des pistes, de dire qu’il existe des possibilités, il suffit juste de penser et de mettre de l’argent. J’ai mis du temps à trouver le sujet, je voulais montrer des personnes âgées qui sont touchées par la maladie et voir quelles étaient les solutions proposées par la société. J’ai mis du temps à oser aller vers l’Alzheimer et les maladies apparentées parce que c’est un sujet difficile, cela signifiait que j’allais passer plusieurs années au contact de personnes qui sont dans ces problématiques-là. Mon grand-père souffrait d’Alzheimer et j’ai vu chez lui quelque chose que je n’avais jamais vu. Et ce regard chez lui m’a dit qu’il y avait peut-être autre chose à regarder chez ces personnes. Est-ce qu’on les regarde ou en a-t-on peur ? Tout le monde a peur de cette maladie et personne ne voudrait se retrouver dans cet état, mais si on les regardait, si on accordait de l’attention à la fois aux personnes atteintes, mais aussi à leur famille, à leurs aidants proches, on verrait peut-être d’autres solutions. Alors, je me suis renseignée et j’ai commencé à chercher le point de départ. J’ai lu et j’ai découvert des personnes formidables qui abordaient la chose d’une manière très différente. Au lieu de se dire que ces personnes étaient inguérissables, intraitables et que la seule chose à faire était de leur donner des médicaments, les oublier, les mettre dans un coin et se dire que ça finira par passer, je me suis dit qu’il y avait encore de la vie dans tout ça. Et que cette vie méritait d’être bien traitée. J’ai découvert Colette Roumanoff dont le mari était atteint de la maladie d’Alzheimer. Elle l’a accompagné et a écrit des livres formidables qui déplacent le regard. Il faut s’adapter à leur réalité et ne pas les mettre à tout prix dans notre monde à nous. Le contact se fait ailleurs. Colette m’a vraiment aidée à déplacer le regard et à voir les choses d’une autre manière. C’était la première rencontre.
Ensuite, je me suis demandé ce qui existait dans les institutions chez nous. De fil en aiguille, je suis tombée sur la maison Vésale, une maison de repos et de soins de la ville de Bruxelles, financée par le CPAS. C’était très important pour moi de me dire que l’État avait un rôle à jouer là-dedans et que ce n’était pas uniquement réservé aux riches. Les gens avec peu de moyens peuvent entrer dans cette maison et être bien traités. Cette maison a pris la suite de l’Institut Pacheco, qui était une maison du CPAS de Bruxelles qui devait être transformée. Le directeur de Pacheco a pensé avec le CPAS à un projet dédié aux maladies d’Alzheimer et apparentées. En voyant le pourcentage énorme de personnes qui sont dans les homes de la ville de Bruxelles atteintes par ces dégénérescences, il s’est dit qu’il fallait créer un lieu dédié à elles. Il s’est renseigné et s’est demandé comment on pouvait accueillir ces gens. En rencontrant, avec son équipe, avec le CPAS, des personnes qui pensaient différemment, il est tombé sur Senior Montessori qui a pour philosophie de valoriser ce qui reste en vie plutôt que de voir ce qui disparaît. Les gens sont encore capables de faire des choses et on va les aider à les faire.
C.: Qu’est-ce que Senior Montessori?
I. R.: Senior Montessori est né aux États-Unis et s’est un peu disséminé dans le monde. Cette méthode se base sur la méthode Montessori pour les tout-petits qui consiste à dire: aide-moi à faire tout seul. Ce n’est surtout pas faire à la place des autres, mais essayer de susciter l’action. En Belgique, il y a pas mal de personnes qui sont formées à la méthode Montessori pour les seniors. Mais la particularité de Vésale, c’est qu’ils ont conçu leur maison dès le départ avec Montessori. Donc, tout a été pensé pour valoriser la capacité des personnes et leur offrir une vie plus facile pour elles. L’architecture a été pensée avec des espaces ouverts où ils peuvent vivre, se rencontrer plus facilement. Le personnel ne porte pas d’uniforme pour faire en sorte que ce lieu soit le plus possible “comme chez soi”, que ce soit le moins hospitalier possible tout en gardant des normes de sécurité, d’hygiène qui sont évidemment imposées par le CPAS. C’est un établissement sur six étages où les personnes peuvent déambuler comme elles veulent. Les personnes peuvent changer de chambre si un jour elles veulent changer. Il y a des cuisines ouvertes sur l’étage, donc ça sent la nourriture, on leur apporte leur nourriture à table. On s’adapte à leur rythme, ils se lèvent quand ils veulent, jusqu’à 11h du matin il y a un petit déjeuner possible. C’est vraiment très doux et très respectueux. La philosophie de la maison Vésale, c’est le respect de la dignité des personnes. Ils ne voient pas les personnes comme des malades, mais comme des personnes. Et, c’est magnifique. J’ai pris contact avec eux, ce n’était pas évident au départ, car c’est encore une expérience assez débutante. Et quand j’y suis allée pour la première fois, j’ai découvert un lieu calme, ce qui est rare pour un home qui héberge des personnes atteintes de dégénérescence. Les personnes sont calmes, elles ne sont pas abruties par des médicaments, il n’y a pas de carcan, pas de contention chimique ni physique chez eux. Mais, on les écoute dans ce qu’ils et elles sont, dans ce qu’elles veulent. On ne va pas les forcer à manger, à se lever. Tout cela demande évidemment plus de temps, plus de travail et donc plus d’argent et c’est compliqué parce que tout cela est sur un fil et on ne sait pas combien de temps ça va durer à cause des restrictions budgétaires. Pourtant c’est tellement fondamental de voir des gens qui pensent le soin, qui donnent de l’attention au soin, qui repensent les choses différemment. Le soin, c’est celui pour les personnes malades, pour les familles, mais aussi pour le personnel soignant. Même s’il manque parfois du personnel, même si ce personnel court partout, ils sont beaucoup mieux traités là que dans d’autres endroits.
C.: Vous n’avez pas donné ces explications dans le film, mais plutôt vous avez orienté votre propos autour du bien-être de ces personnes, leur humour et la sensation de créativité et de vie.
I. R.: Je n’avais pas envie d’expliquer une méthode, qui se sent en filigrane. On sent l’encadrement. Quand je suis arrivée dans les lieux, j’ai fait des repérages pendant plusieurs mois, j’ai rencontré ces personnes-là. Au départ, mon angle d’attaque n’était pas très clair. Je me suis dit que ce qui manquait souvent, c’étaient les personnes elles-mêmes. On fait beaucoup parler les aidants proches, les médecins, mais on n’est très peu en lien direct avec les personnes malades. Et, j’ai vraiment rencontré des personnes formidables qui me racontaient des histoires incroyables. Je me suis dit qu’il fallait raconter ce qu’elles me racontaient parce qu’elles m’emmenaient dans des mondes complètement extraordinaires. J’avais envie de montrer que la relation était possible. J’arrive au présent et je ne sais pas ce que ces personnes ont été avant. Je n’ai pas d’affectif par rapport à elles donc c’est plus facile, je n’ai pas de regret. Quand on est arrivés avec mon équipe pour faire des essais avec la caméra et le micro, c’était très agréable et très facile, elles se prêtaient au jeu, elles avaient envie d’être filmées pour la plupart. Je me suis beaucoup posé la question de mon droit à filmer des personnes dans cet état-là. Je me suis d’abord dit que je voulais les montrer dans leur dignité. C’était exclu de les montrer dans des situations dégradantes, que je n’ai d’ailleurs pas vues. Je voulais montrer, comme la méthode Montessori, ce qui a en vie chez elles. Et, la vie, il y en a beaucoup.
C.: Comment s’est passé le tournage?
I. R.: J’ai quand même passé plus d’un an dans les lieux assez régulièrement avant de filmer donc je les connaissais. Il y avait une sorte de familiarité. Certaines ont des humeurs changeantes, d’autres moins, d’autres sont plus apathiques. On a aussi beaucoup attendu, on attendait le bon moment parce qu’il fallait être respectueux par rapport à leur état. Quand la caméra n’était pas adéquate, on ne la sortait pas. On a rarement dû arrêter de tourner, mais on devait attendre, car il ne se passe pas grand-chose dans ces endroits. C’est le travail du documentariste d’être à l’affût de ce qui se passe, d’être ouvert, d’avoir une plaque sensible sur ce qui se passe et d’être ouvert à la rencontre.
C.: Comment avez-vous choisi les images qu’on voit dans le film?
I. R. : Le montage, c’est toujours une histoire. Cela prend des mois pour choisir. J’avais des personnes principales, celles qui se sont le plus prêtées au jeu et qui avaient vraiment du plaisir comme Jacqueline. Elle aime ça et quand elle raconte, elle sait très bien ce qu’elle fait. Quand on écoutait les rushs avec ma monteuse, on entend Jacqueline parler régulièrement de la caméra. Il y a des personnages qu’on a un peu mis de côté. Et puis, on cherche notre colonne vertébrale et on essaie de raconter leur histoire. On montre le soin en périphérie et on laisse les personnes vivre le plus possible seules. On les voit se débrouiller ensemble, vivre leur vie dans cet endroit. J’avais aussi besoin et envie d’avoir une famille et j’ai eu la chance d’avoir pu montrer celle de Jacqueline.
C.: Pourquoi ne pas avoir choisi de filmer pendant les activités organisées par les soignants?
I. R.: On voit surtout les personnes qui viennent les chercher pour aller aux activités (danse, chorale, etc.). Mais je ne trouvais pas cela intéressant de montrer une activité, on a déjà vu cela. J’avais vraiment envie de proposer des rencontres. J’avais envie de montrer des personnes dans ce qu’elles sont et pas dans ce qu’elles font. Et, j’ai des interactions complètement directes avec elles. J’avais surtout envie de parler avec ces personnes. Ce qui était important pour moi c’est que les spectateurs et spectatrices puissent regarder ce film et voir, comme moi, des personnes et non des malades. Je ne sais pas ce dont ils sont atteints. Je sais juste qu’il existe toute sorte de dégénérescence. J’ai vu des personnes formidables qui m’emmènent dans des mondes intrigants. Par exemple, Jacqueline nous a raconté des choses tellement vraies même si ce n’est absolument pas la réalité du lieu. La première fois que je lui ai parlé, elle m’a parlé de tous les oiseaux qui étaient là. Tout était tellement concret que je me suis dit qu’il fallait entrer dans ce monde-là. Elle m’a vraiment emmenée dans des voyages formidables que j’ai voulu partager dans le film.
C.: Il y a beaucoup de moments très drôles dans le film.
I. R.: Je ne voulais pas qu’on imagine que c’est nier les difficultés parce que je montre juste un moment dans une maison particulière où on pense l’accueil différemment. Les difficultés existent. C’est très difficile pour les familles, les aidants proches, mais pour les personnes aussi. Quand on débute un Alzheimer, on est conscients de ce qui nous arrive, ce n’est pas facile de renoncer et de savoir qu’on va dégénérer de plus en plus et que la vie va se réduire. Et pour les aidants proches, c’est très compliqué aussi de lâcher prise à un moment et de se dire qu’on n’est plus capables de s’occuper de la personne malade et qu’il faut demander de l’aide soit via des personnes qui passent à domicile soit en les mettant dans des maisons spécialisées. Mais, encore faut-il qu’il y ait des maisons spécialisées qui soient dignes et qui proposent un bon accueil. C’est horrible de mettre son parent dans un endroit inadapté qui s’apparente juste à un mouroir. Donc, les difficultés sont là. Ce sont des maladies qui sont complexes, mais on peut les traiter mieux et apporter des améliorations aux soins. Je voulais montrer qu’il y avait des solutions.
C.: Vous travailliez avec une petite équipe?
I. R.: Oui, j’ai eu une équipe formidable. J’ai été très soutenue par ma productrice, Geneviève De Bauw, qui a vraiment cru au projet et qui était à mes côtés. Et, sur le plateau, on a fonctionné à trois: Caroline Guimbal à l’image, Hélène Clerc-Denizot au son et moi, comme d’un seul souffle. C’était une expérience extraordinaire. C’était très plaisant d’autant plus que j’ai réalisé mon film précédent seule. C’était vraiment formidable de pouvoir me concentrer uniquement sur le lien avec les personnes et pas sur l’image et le son. Et, Sandrine Deegen a fait le montage, comme pour mes films précédents. J’avais besoin d’une équipe qui, comme moi, voulait prendre soin.