Jérémie Renier, réalisateur du film D’un monde à l’autre, et Loury Lag

Quitter ses repères pour mieux se retrouver. C’est l’expérience vécue par Jérémie Renier lorsqu’il a accepté l’invitation de l’explorateur Loury Lag à parcourir une partie du Passage du Nord-Ouest, dans l’immensité glacée de l’océan Arctique. En vue, notamment, de faire son deuil du décès de son meilleur ami : l’acteur français Gaspard Ulliel. De cette expédition est né D’un monde à l’autre, premier long métrage documentaire du comédien et réalisateur belge. Un récit de voyage où la beauté des paysages répond à une quête plus intime, entre dépassement de soi, rencontre avec l’inconnu et regard renouvelé sur notre place dans le monde. Nous avons rencontré Jérémie Renier et Loury Lag pour évoquer cette aventure hors du commun.

Cinergie : Avant même de parler du film, qu'est-ce qui vous a fait vous reconnaître, l'un dans l'autre, lors de votre toute première rencontre ?

Jérémie Renier : La première chose, c'est que j'ai eu le sentiment, à travers une forme de sensibilité que j'avais perçue dans un livre qu’il venait de publier et dans lequel il retraçait ses différentes aventures et ses exploits. Il y écrivait aussi à son père. Et j'ai retrouvé dans une lettre qu'il lui écrivait une sensibilité qui m'a connecté, d'une certaine manière, à un homme que je ne connaissais pas. On ne se connaissait en effet pas du tout. Et je me suis permis de lui écrire ce que, moi, je traversais. Je venais de perdre mon meilleur ami, j'étais très malheureux. J'étais en pleine dépression. Et je me suis permis de lui raconter ce que je traversais. C'est parti de là. Et les connexions se sont faites à ce moment-là et se sont rajoutées au fur et à mesure de notre rencontre.

Loury Lag : Je vais dire que c'était le deuil, forcément, qui nous unissait déjà un peu en secret : la perte de son ami et moi, la perte de mon papa, qui était en train de partir. C'est donc la chose qui nous a de suite connectés, bizarrement, sans qu'on ait besoin de dire quoi que ce soit.

C. : Loury, lorsque vous préparez cette traversée extrême du passage du Nord-Ouest, qu'est-ce qui vous pousse à proposer à Jérémie de vous accompagner dans cette aventure qui est, au départ, très intime ?

L. L. : Justement, le fait que je sois, moi-même, en plein deuil et que je comprenne parfaitement, en tout cas, que j'ai la sensation de comprendre, le cheminement dans lequel il est, la difficulté, la tristesse… Quand il m'écrit ce courrier, en fait, je sens vraiment à quel point il est terrassé par la perte de son ami. Et c'est tellement écrasant de douleur que j'ai du mal à répondre à ça. Il m'avait parlé d'un chemin initiatique qu'il avait déjà entamé. J'avais été très impressionné. Il m'avait dit qu'il avait fait vœu de silence en allant marcher avec des moines. Ça m'avait scotché. Il faut dire que pour une première approche, c'est quand même très impressionnant. Je voyais un petit peu la forme de démarche dans laquelle il était. Et j'avais l'intime conviction que se retrouver là-haut, sur cette glace, sans personne, à avoir un mouvement assez répétitif, monotone, dans lequel on entre très facilement dans une introspection, c'est quelque chose qui pouvait lui convenir. Et c'est comme ça que mon idée de lui proposer de partager cette aventure, avec moi, est née.

C. : Jérémie, quelle a été votre première réaction, à vous ? Est-ce que vous avez immédiatement compris que cette expérience pouvait donner lieu à un film ?

J. R. : Non, je ne me suis pas dit que l’expérience allait donner un film. Je me suis d'abord dit que c’était une rencontre à part, différente. Et puis il m'a fait cette proposition de partir avec lui. Je n'y attendais pas du tout. Et j'ai sauté sur l'occasion parce que c'est comme si c'était ce que j'attendais à ce moment-là dans ma vie, quelque chose qui m'aide à me secouer, à me réanimer. Et voilà, ce n’est que quelques semaines après ou quelques jours après que je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose de cet ordre qui était envisageable. En fait, j'avais envie de poser ma caméra, mon regard, sur son histoire, sur notre rencontre et sur lui, qui part en Arctique. Mais je ne me suis jamais dit que j’allais faire un film sur mon deuil, une introspection, un conte initiatique, comme c'est le cas aujourd'hui. Ça s’est vraiment fait en plusieurs étapes. Ça a été une prise de conscience, au fur et à mesure, par rapport aux gens qui se sont greffés au projet et qui m'ont aussi amené à me repositionner par rapport à ça.

C. : Le film parle du deuil, mais il refuse de s'y enfermer. C’était crucial pour vous, Jérémie, de ne jamais faire de cette histoire un film uniquement sur l'absence, n’est-ce pas ?

J. R. : Oui, parce que ce n'est pas l'absence. Il y a l'absence. L'absence est là. L'absence est un moteur. L'absence est une douleur, mais qui m'amène vers une rencontre. Il y a donc quelque chose d'actif là-dedans. Et la suite est de plus en plus active parce qu'il nous arrive des péripéties, parce qu'il faut faire confiance à la vie. Et puis se remettre en question et se dire : « est-ce que ce sont de vrais choix, de bons choix que j'ai faits ? » Il y a donc une construction. Le vide, il est malgré tout aussi partout, parce qu'on est sur un endroit de la Terre, l'Arctique, où tu es entouré de vide. Tu as l'impression d'être tellement loin, dépossédé de tout ce que tu as l'habitude de connaître : tes repères, ton quotidien, ta famille, tes amis. Et donc, le vide est présent, mais on essaie de le remplir, autrement. On le remplit avec des croyances, avec des rencontres, avec la nature. Ça a été une vraie masterclass. Comme il m'a fait cette proposition, je pense qu’il savait où il m'emmenait. Il ne savait pas ce qui allait se passer, mais il savait que c'était possible qu'il y ait une transformation qui s'opère.

C. : Certains plans du film sont absolument vertigineux. Jérémie, comment avez-vous pensé la mise en scène pour rendre l'immensité de l'Arctique tout en restant au plus près de l'intime ?

J. R. : C'est mon chef opérateur, Fabien Ruyssen, un ami d'enfance, qui est parti avec moi. C'est son œil. C'est quelqu'un de brillant, qui est aussi un plasticien et un photographe. Il a donc cette image, il a cette poésie que je cherchais pour ce film. Il y avait également Ben, un autre cadreur (NDLR Benjamin Faure). Et il y a un troisième cadreur, qui vient juste à la fin, sur la partie qui nous voit partir tous les deux sur la glace. Et là, c'est un cadreur spécialisé pour ce genre de progression. J'ai fait avec ce que j'avais, en même temps. Je n'étais pas sûr de pouvoir ramener un film ni de pouvoir ramener des images. Je viens du cinéma et j'avais envie de quelque chose de cinématographique. Et après, c'est venu. La narration a aussi appuyé cela. La façon de monter, de couper, ça s’est fait avec Bruno Tracq, le monteur du film. Et là, il y a eu un gros travail de narration. Et très vite, Bruno m'a demandé si j’avais envie d’un documentaire réaliste ou de quelque chose qui s'apparente plus à une vision davantage cinématographique, fictionnelle. Ça a été mon envie pour plonger, en fait, dans un conte, dans un récit qui dépasse la réalité, qui dépasse le quotidien, pour arriver à créer quelque chose de plus spirituel, de plus connecté, féerique.

C. : Quelles ont été les principales prouesses techniques nécessaires pour capter cette aventure dans un environnement aussi hostile ?

J. R. : Ramener des images, protéger le cadreur, avoir des batteries suffisantes parce que là-bas, à moins 50, moins 60 degrés, le lithium ne tient pas. Il avait donc ses batteries en permanence. Il avait protégé sa caméra. Il y avait de gros doutes quant à savoir si on allait pouvoir ramener des images de ces endroits-là, vraiment. La production avait très peur de ça. Ils voulaient absolument qu'on teste le matériel dans des chambres froides, ce qu'on n'a pas fait. Mais c'était un coup de poker. Nathanaël, aussi, a utilisé un drone. (NDLR Nathanaël Sapey-Triomphe, le deuxième cadreur du film). Pour donner l'immensité de ces endroits, de ces espaces qui sont sans fin, le drone était vachement important, essentiel. C'est vrai que ce film-là n'aurait pas pu être fait il y a dix ans. Impossible ! Avec le matériel technique qu'on a, aujourd'hui, c'est possible. Mais il y a dix ans, ça ne l’aurait pas été. Sans que ce soit une grosse équipe : on était trois.

C. : La musique originale dialogue constamment avec les émotions, plutôt que de les souligner. Comment avez-vous travaillé cette dimension musicale pour éviter toute démonstration ?

J. R. : C’est vrai. J'ai voulu travailler avec les compositeurs, Loup Mormont et Pierre Aviat. On avait des références. Ce sont des espaces vides. Ce sont des moments d'introspection. Il y a de grands moments de silence. Une des questions qui se posait était donc de savoir comment arriver à remplir ce vide sans que ce soit trop visible. On a utilisé beaucoup de musiques très organiques, en fait. En prenant du vent, du souffle, des bruits d'animaux, des chants inuits. Il y a des phases différentes : il y a des phases de tension. C'est vraiment l'arc narratif du film. Parce qu'on l'a vécu comme ça. Mais c’est aussi amené avec des tensions et des rebondissements. Il s’agit aussi de codes musicaux. Donc ça, c'est quelque chose qu'on a travaillé en amont avec les compositeurs.

C. : Ce qui frappe, notamment, dans D'un monde à l'autre, c'est qu'il ouvre beaucoup de pistes : le deuil, bien sûr, mais aussi l'amitié, le dépassement de soi, la nature, la transmission. Quelle est la question que le film vous pose encore aujourd'hui et à laquelle vous n'avez toujours pas de réponse ?

L. L. : Alors, bizarrement, cette aventure m'a apporté énormément de réponses, à plein de niveaux différents. Mais il y a quand même toujours cette question de l'inconnu : est-ce que l’on n'aurait pas dû mourir là-haut ? On est là aujourd'hui et, du coup, on n'aura jamais vraiment de réponse. On a réchappé à quelque chose et c'est vrai que ça me trotte dans la tête de me dire que, encore une fois, après la banquise qui s'est décrochée, après les ours qui sont arrivés sur le camp, qui nous ont attaqués, après tous les problèmes, comment est-on encore en vie ? Et je n'ai toujours pas la réponse.

J. R. : Mais on est là !