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Kwibuka, se souvenir de Jonas d'Adesky

"L'Afrique, je l'ai en moi et je chante pour sa mémoire / Je suis humain, ni métisse, ni blanc, ni noir."

Ces mots vibrants, tirés du morceau Hope Anthem de Milk Coffee Sugar (premiers pas de Gaël Faye, chanteur franco-rwandais, derrière le micro), résonnent très justement avec le second long-métrage de Jonas d'Adesky, Kwibuka, se souvenir, une œuvre profondément personnelle que le cinéaste dédie à son père et à sa maman. Car après avoir exploré la subjectivité de l'enfance au milieu des décombres haïtiens dans Twa Timoun, le cinéaste belgo-rwandais nous plonge dans un parcours de reconstruction mémorielle, de retrouvailles avec ses racines.

Une œuvre poignante à découvrir en compétition nationale au BRIFF, du 04 au 12 septembre prochains.


Écrit conjointement par le réalisateur et Laurie Bost, le film nous plonge dans les pas de Lia Tessier (Sonia Rolland), une basketteuse professionnelle métisse franco-rwandaise évoluant en Belgique. Ayant fui le génocide rwandais en 1994 alors qu'elle n'avait que neuf ans, la sportive, accepte de retourner au Rwanda pour intégrer l'équipe nationale en vue de la Coupe d'Afrique. Un retour aux sources via la balle orange, qui va lui permettre de renouer avec ses racines tant filiales que nationales.

Rendu possible par une ambitieuse coproduction internationale portée côté belge par Neon Rouge Production, Tact Production, la RTBF, VOO et Be TV, le récit s'ancre dans une réalité contemporaine déjà exprimée dans le film Augure de Baloji : la question des identités fragmentées.

C’est donc pour accrocher l’arceau que Lia débarque des années après son départ, dans un Rwanda métamorphosé qu'elle compare d'emblée à la Suisse (loin des massacres, les rues de Kigali sont désormais reconnues pour leur propreté extrême). Sous la coupe de Paul Kagame, au pouvoir depuis la fin du génocide de 1994, la modernité de Kigali et l'imposante BK Arena où évoluent ses coéquipières, dénature les souvenirs qui commencent à poindre en elle. Et si le basket lui a permis de faire le premier pas vers ses origines, c’est au cœur des paysages somptueux du pays aux mille collines, avec ses sommets arrondis et ses vallées fertiles parfaitement rendus par le directeur de la photographie Benjamin Morel, que Lia va retrouver son chemin… et bientôt la trace de son frère Daniel, resté avec leur mère dans l'église lors des massacres et dont la mort n'a jamais été officiellement documentée. Pour évoquer l'indicible des massacres passés, Jonas d'Adesky choisit d’intégrer avec délicatesse des dessins qui s'intercalent dans la narration et qui viennent donner à ces traumatismes des contours discernables, mais flous : comme pour évoquer avec poésie que le cauchemardesque peine à être retranscrit.

Sur son chemin, elle retrouve son père Christian Tessier (Jean-Hughes Anglade), un homme blanc, ancien propriétaire d'une usine de thé désormais employé dans un centre de rééducation mémorielle et physique, qui panse les vivants pour éviter de trop penser aux morts. Par ce parcours de reconstruction — individuel, familial et collectif — le film interroge la possibilité même de se retrouver après le chaos.

Car c’est à une sensation de déracinement, un sentiment d'altérité que Lia doit faire face dans son propre pays d'origine. Tantôt qualifiée de « Muzugu » (la personne blanche), elle se rend bien vite compte qu’elle est trop blanche pour l’Afrique et trop noire pour la Belgique, faisant là encore écho aux paroles de Gaël Faye, issus cette fois de sa chanson Métis :

"J'ai pas de frontière, j'ai pas de race / Je suis chez moi partout sans être jamais à ma vraie place".

Pour donner corps à ce "puzzle d'un humain morcelé", Jonas d'Adesky a fait confiance à des interprètes d’une grande justesse. Sonia Rolland, qui a elle-même joué au basket dans sa jeunesse, injecte une innocence touchante et une forme de raideur défensive, compréhensible dans un environnement qu’elle découvre tout en l’ayant toujours connu. Face à elle, Jean-Hugues Anglade en père perdu, brisé, est émouvant de pudeur dans son incapacité à affronter le passé. Enfin, l’humanité d'Alexis, incarné par le danseur Parfait Mugiraneza Ntambiyindekwe, vient apporter une fluidité salvatrice, capable de dénouer ces nœuds d’angoisse qui habitent la sphère familiale.

Avec ce second long-métrage, Jonas d'Adesky démontre avec brio que le travail de mémoire n'est pas qu’une démarche politique, mais prend forme avant tout dans un cheminement intime et personnel.