Couverture de l'article L'Arabe de Malek Bensmaïl

L'Arabe de Malek Bensmaïl

Un pays déchiré

Ce long-métrage présenté au Festival Cinemamed, retrace l'histoire moderne et contemporaine de l'Algérie, de la période coloniale et l'occupation par les Français jusqu'à la guerre civile (les années noires, 1992-2002) en passant par l'indépendance du pays en 1962.

L'Arabe sera projeté au Cinemamed le 28 novembre 2026.

1996, à l'ouest d'Oran, Kamel est journaliste et reporter et tente de témoigner par ses articles des massacres terrifiants opérés par les islamistes extrémistes sur la population civile, mais il fait face aux murs de la censure et aux dangers qui pèsent sur sa vie. Haroun, une connaissance avec qui il écume souvent les bars, se rapproche de lui et finit par lui raconter son histoire, son enfance et les rapports avec sa mère.

Le film est librement adapté par le premier roman du journaliste algérien Kamel Daoud, Meursault contre-enquête (1992), qui s'attache à créer le point de vue du personnage anonyme de l' ʺArabeʺ du fameux Étranger d'Albert Camus (1942). À travers un récit tragique, intime et collectif, le réalisateur se fait télescoper plusieurs époques avec des allers-retours entre les différentes périodes. Le récit d'Haroun, enfant cireur de chaussures, dont le frère aîné est assassiné sur une plage par un Français permet de constituer un portrait subtil et très ambigu d'un pays d'abord dominé par une nation étrangère et qui finira complètement déchiré par une guerre intercommunautaire des plus sanglantes dont les répercussions se font encore sentir aujourd'hui.

À l'intérieur d'une forme assez classique et parfois trop attendue comme le noir & blanc pour dire l'enfance de Haroun, Malek Bensmaïl convoque les plans fixes et les plans séquences et privilégie l'interprétation des acteurices, tout.e.s d'une grande force et d'une grande justesse. Mais le montage brouille les pistes ainsi que la référence permanente à L'Étranger de Camus. L'Arabe du titre renvoie bien sûr à Moussa, frère d'Haroun, qui, comme le personnage non identifié du roman de Camus, est tué par un Français. Le réalisateur donne un nom et une histoire à cet homme et par là, réussit à redonner un nom à tout un peuple et à faire de lui un sujet à part entière. « L'Arabe », ce sont aussi tous ces hommes et ces femmes inconnu.e.s qui ont été abusé.e.s, torturé.e.s, et massacré.e.s soit par les colonisateurs soit par les fous d'Allah. C'est aussi « l’Arabe » d'aujourd'hui, dans nos cités, encore trop réduit à une forme abstraite, sans contours ni personnalité particulière. Le montage dévie aussi le film de sa trajectoire : les scènes de l'enfance d'Haroun passent d'un noir & blanc, couleurs du passé, à la couleur et renforcent l'ambiguïté du récit. Kamel doute de l'authenticité du récit d'Haroun et au-delà du portrait de l'Algérie française, le film s'intéresse à ce qui est vrai ou faux, les histoires qu'on raconte ou qu'on se raconte, la réalité ou la fiction intime.

Enfin Malek Bensmaïl dresse le paysage peu connu de l'après-indépendance où se jouent les règlements de compte, la culpabilité et le regard vers un passé ravagé et un futur traversé par l'angoisse et la réparation.