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L’Estive de Naël Khleifi et Lisa Debauche

Premier long-métrage de Naël Khleifi et Lisa Debauche, L’Estive dépeint le quotidien d’une bergère d’origine libanaise dans les Alpes françaises. Film de montagnes et de décors somptueux, c’est surtout le récit d’un sentiment d’exil se manifestant au creux de moments de solitudes, jusqu’à ce qu’une heureuse rencontre fasse ployer le givre de l’amertume par l’éclosion d’un nouveau printemps.

L'Estive sera projeté au Cinemamed le 29 novembre 2026.

L’estive, c’est la période où les troupeaux sont emmenés sur les pâturages une fois l’hiver terminé. De mois en mois, la température grimpe, délivrant toujours davantage d’espace où peuvent paître les animaux. Ce, jusqu’à ce que la fraîcheur hivernale retombe sur les terres. Cependant, d’un point de vue plus métaphorique, l’estive ça peut également être la période d’un dégel intérieur progressif où la personne se délivre de l’amertume, de la tristesse, de la mélancolie, de la frustration, pour petit à petit retrouver les petites joies du quotidien, une sérénité qui semblait définitivement enterrée, une confiance en l’avenir que l’on pensait impossible.

Le film éponyme de Naël Khleifi et Lisa Debauche paraît pleinement embrasser cette double dimension. Dans les Alpes, Hana s’occupe seule de ses bêtes, à la fois heureuse de travailler en compagnie des moutons et habitée par une profonde amertume en lien avec son pays natal. Visage fermé et taciturne, elle accomplit sa routine quotidienne rythmée par les sorties dans les pâturages, par le défilement des montagnes, par les rencontres régulières avec les autres bergers. Elle ne trahit que peu de choses de son vécu intérieur, figée dans une apparente atonie. Cependant, cette muraille de glace lentement se fissure à l’approche d’une bergère venue l’accompagner pour le restant de la période. Bien que manifestant d’abord une certaine réserve, l’attitude d’Hana évoluera progressivement, révélant au passage son ressenti jusque-là même inconnu des spectatrices et spectateurs.

Cependant, ce vécu intime petit à petit exprimé ne relègue pas uniquement L’Estive au registre des films sur l’intériorité, mais s’ancre profondément dans la réalité sociale et politique de l’époque actuelle. Même au cœur des montagnes, éloignées de l’agitation du monde, les troubles qui agitent la situation globale trouvent des anfractuosités pour se glisser dans les quotidiens les plus reculés. Ainsi, ce récit montagnard aborde la situation au Proche-Orient, les questions de l’immigration et de l’exil. Hana est une femme originaire du Liban venue vivre en France durant son enfance et ses proches sont toujours là pour lui rappeler la situation de son pays. Également, en écho à ces attaches, sa vie loin de ses racines lui pèse au point de ressentir la criante nécessité d’y revenir afin de se libérer de la sensation de ne pas être là où elle le devrait. Derrière le microcosme, certes grandiose, de l’environnement alpin, demeurent les enjeux sociétaux qui secouent nos sociétés. Et c’est sans doute une grande vertu et une profonde originalité de L’Estive. Il maintient cette connexion quand un grand nombre de films en montagne tendent plutôt à centrer le propos sur la rupture avec le monde qu’entraîne la vie dans un environnement aussi rude.

Si on peut lui reprocher parfois de suturer ces deux facettes avec de grosses ficelles scénaristiques (en intégrant soudainement deux personnages surgis de nulle part pour les faire disparaître aussitôt leur utilité épuisée), la liaison est la plupart du temps intelligemment assurée par un déroulé d’un naturel quasiment documentaire. L’Estive adopte le rythme et l’esthétique de nombreux films dans la lignée du réalisme social, c’est-à-dire qu’il ne brusque pas le déroulé des événements et plutôt installe un rythme propice à un effet de réalité garantissant un sentiment d’authenticité et d’épaisseur. Les différents indices dévoilant la situation de Hana sont explosés lorsque son quotidien l’entraîne à devoir ou à vouloir en exprimer des bribes et jamais de manière forcée par une mise en scène agissant derrière son dos (par exemple à partir de flash-backs). De cette façon, le contexte sociopolitique émerge majoritairement comme un affleurement plutôt qu’en forçant la porte à coups de pioche. L’Estive s’ingénie avant tout à installer une atmosphère pour laisser progressivement s’y condenser des éléments de contexte qui débordent le cadre archétypique du chalet perdu au pied d’une montagne.

Sans doute aussi que c’est ce qui fait tout son charme. Cette douceur, cette délicatesse. Ce soin à construire patiemment les relations entre les choses et entre les individus, ainsi qu’à rendre son petit univers tangible par un sens assuré du détail.