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L’Objet du délit d'Agnès Jaoui

Les petits rats de l’opéra

Dans les coulisses de l'opéra Les Noces de Figaro , la tension monte lorsqu'une accusation d'agression sexuelle éclate, mettant en péril la production et forçant tout le monde - artistes et équipe technique - à prendre position, à examiner son propre comportement. Bientôt, le moindre mot, la moindre remarque se transforment en bombes à retardement…


Comme à son habitude, Agnès Jaoui (pour la première fois sans son binôme Jean-Pierre Bacri, indisponible) se saisit d’un microcosme pour l’étudier à la loupe sous le prisme de la comédie de mœurs, sans se départir de son humour mordant. Comme Le Goût des autres, Comme une Image, Parlez-moi de la pluie, Au bout du conte et Place publique, ce sixième film est un récit choral avec une quinzaine de personnages « principaux » dont la scénariste/réalisatrice explore les contradictions, la mauvaise foi, les petites mesquineries et la lâcheté, ébranlant parfois leurs certitudes toutes faites.

Autour de Figaro gravitent une ribambelle de saltimbanques : une cantatrice « ancienne génération » (Jaoui) ouvertement hostile aux comportements « nouveaux » de ces féministes qui veulent ‘canceller’ l’accusé sans la moindre forme de procès (elle parle de « délation publique » pour qualifier #MeToo) ; son vieux père (Jacques Weber) qui dit toutes les horreurs qui lui passent par la tête ; une étoile montante de l’opéra (Eye Haïdara) exagérément agressive, voyant le mal partout et raillant le concept de présomption d’innocence ; un chef d’orchestre (Daniel Auteuil, irrésistible) paniqué par la menace de révélations d’une liste de dix agresseurs sexuels dans la presse ; une metteuse en scène inexpérimentée (Claire Chust, drôlissime) que personne ne prend au sérieux à cause de son statut d’icône de la mode et à qui tout le monde coupe la parole ; une cantatrice récalcitrante et moins douée (Tiphaine Daviot), qui ne doit sa place sur scène que parce que son père est l’un des mécènes de la production ; un accessoiriste belge frustré par ses conditions de travail (Jean-Luc Couchard) ; un producteur mielleux et macho (Patrick Mille) qui a horreur de l’opéra ; et la grande star italienne (Vincenzo Amato) qui joue les tyrans et refuse d’être dirigée. Évoluent également autour d’eux une série de garçons maladroits qui n’ont pas encore compris que saluer les dames en leur disant qu’elles sont « charmantes » ou en les appelant « la Miss » sont des coutumes déplacées, d’un autre âge.

Une des marques de fabrique du cinéma de Jaoui, outre la grande élégance de sa mise en scène, est la truculence des dialogues, et à ce petit jeu, L’Objet du délit est un festival. « À tous les âges, on est trop vieille », s’indigne son personnage pour résumer le métier d’actrice. « - C’est à cause de #MeToo que les mecs n’osent plus conclure ? », s’interroge une régisseuse de plateau. « - Je ne sais pas, je ne connais rien à l’opéra », lui répond son interlocuteur, qui prend ce mystérieux « Mitou » pour un compositeur italien… Sans oublier cette réplique déjà culte, répétée par la metteuse en scène en larmes : « On n’a pas su faire le ‘safe space’ »…

Il fallait sans doute une certaine dose de courage, voire d’inconscience, pour s’attaquer au « dossier » #MeToo. Or, ce n’est en aucun cas une critique du mouvement à laquelle s’adonne Agnès Jaoui, mais à une farce, drôlissime, qui décrit l’empressement, les débordements, les exagérations, et un certain choc générationnel que celui-ci cristallise. Ici, comme avec la plupart des choses, l’événement en question (une main aux fesses lors des répétitions) n’est qu’une question de point de vue. L’accusé, certes souvent odieux, car il est la seule star de la production, ne semble ni se souvenir de son geste ni avoir conscience de sa gravité, prétendant qu’il a sans doute été mal interprété. Le geste en lui-même est représenté à l’écran de manière floue, de sorte que le spectateur est poussé - comme les personnages - à se faire sa propre opinion. « Quand chacun a sa conception de la justice, arrive la cacophonie », nous prévient un carton d’introduction – et c’est exactement ce qui se produit.

Avec son casting uniformément génial, et un scénario et des dialogues qui n’ont rien à envier aux précédents films d’Agnès Jaoui, L’Objet du délit mériterait d’être un triomphe. Mais avec sa thématique « risquée », cette tentative de mettre un peu de nuance dans le chaos ambiant ne fera pas l’unanimité. Vous avez bien lu : un film qui prend des risques en 2026… Courez-y !