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La Danse des renards de Valéry Carnoy

Cordes et discordes

Dans un internat sportif, Camille (Samuel Kircher), jeune boxeur virtuose à la carrière toute tracée, est sauvé in extremis d’une chute mortelle dans un ravin par son meilleur ami, Matteo (Faycal Anaflous). Il s’en sort avec plus de peur que de mal, une plaie au bras et une grande cicatrice. Dans les semaines qui suivent, une sourde angoisse l’envahit peu à peu, le poussant à remettre en question sa passion pour la boxe et son amitié fusionnelle avec Matteo. Pendant ce temps, dans la forêt qui borde l’internat, les renards prolifèrent et viennent semer le trouble dans l’enceinte de l’école.

Après l’accident, le monde de Camille change du tout au tout : le jeune homme vacille, victime de crises d’angoisse à répétition qui l’empêchent de se concentrer, de s’entraîner, de frapper, faisant - pour la première fois en cinq ans - immédiatement chuter son niveau et sa cote d’amour. Camille met ses soucis sur le compte d’une douleur au bras qui ne le quitte pas, mais ses radios montrent qu’il n’en est rien. Le problème, de toute évidence, est d’ordre psychosomatique, mais Camille refuse de l’admettre. Le moral à zéro, il passe le plus clair de son temps dans la forêt à nourrir les renards, négligeant l’entraînement et traînant avec Yas (Anna Heckel), une jeune trompettiste dont la passion l’inspire, et qui pourrait devenir son premier amour. Son entraîneur, frustré, le pousse à se dépasser et le fait culpabiliser, en vain. Quant à ses camarades, qui ne comprennent pas sa souffrance, ils l’accusent de ne plus être motivé, de simuler sa douleur, de les laisser tomber. Or, le championnat d’Europe se profile…

Cette histoire de coming-of-age inversé, dans un style naturaliste cher au cinéma social belge, n’est pas tant un film sportif traditionnel que le récit d’un combattant émérite qui redevient subitement un enfant, un simple adolescent paumé qui ne comprend pas ce qui lui arrive, qui invente des excuses et cherche des réponses, sans les trouver. Logiquement, Camille en vient à se demander si sa vie est celle dont il a envie et si la boxe est vraiment faite pour lui.

Le film fait le portrait peu reluisant d’un groupe de jeunes post-adolescents à la virilité déjà « toxique », qui ne vivent que pour leur shoot quotidien d’adrénaline sur le ring. Ils ne savent que donner des coups, obligés de cogner parce qu’ils n’ont rien d’autre. La notion de pères absents ou violents est suggérée. Cette culture de la performance, de compétition permanente, de frime, leur permet de se dépasser dans leur discipline, mais montre aussi ses limites et une grande cruauté : aucune place pour la faiblesse, la sensibilité, le doute. L’équipe de Camille est en apparence soudée, mais seulement jusqu’au jour où l’un des leurs se montre fragile. Il n’y a pas d’entraide dans cette équipe et l’amitié ne tient qu’aux résultats. Accumulant à l’encontre de Camille les brimades et les moqueries, ses camarades montrent leur vrai visage. Camille le vit comme une trahison, lui qui ne se bat finalement que pour leur faire plaisir, d’autant plus que son meilleur ami se joint lui aussi au concert de reproches.

La force du film est de chercher des moments de tendresse, de poésie même, au sein d’un monde typiquement masculin, de montrer qu’il y a de la force, voire de l’audace dans la vulnérabilité, et du bienfait dans le fait de ralentir, de réfléchir, de laisser tomber. Les questionnements du héros, chose rare à l’écran, ne consistent pas à se demander comment se dépasser pour gagner, mais à chercher comment abandonner avec dignité.