C'est au Square Bailli à Ixelles, sur l'avenue Louise, que cette avant-première bruxelloise s’est tenue. Pendant un peu plus d’une heure, le film propose une traversée du cinéma engagé d’hier et d’aujourd’hui. Sa question de départ peut sembler ambitieuse : dans une époque saturée d’images et d’informations contradictoires, quel pouvoir reste-t-il au cinéma ? Plutôt que d’apporter une réponse définitive, Philippe Reynaert, ancien responsable de Wallimage, préfère multiplier les regards et confronter les expériences. Plusieurs intervenants racontent comment leurs films tentent, chacun à leur manière, de saisir les mutations politiques actuelles. Le récit est porté par la voix de l’actrice Déborah François, qui accompagne le spectateur tout au long de la réflexion.
Un film né des festivals politiques
Le projet s’est construit progressivement dans le sillage des Rencontres PolitiK depuis 2021. Pendant deux ans, Philippe Reynaert et Serge Nagels y ont filmé des entretiens, ainsi que lors du Festival international du film politique de Carcassonne. Si l’idée était d’abord de conserver une trace de ces échanges avec des cinéastes et observateurs invités dans ces événements, peu à peu, la matière accumulée a révélé la possibilité d’un documentaire.
Le film rassemble ainsi les paroles de plusieurs figures du cinéma européen, parmi lesquelles Costa-Gavras, Robert Guédiguian, Maria de Medeiros, Stéphane Brizé ou Thierry Michel. Tous s’interrogent, chacun à leur manière, sur la capacité du cinéma à éclairer les tensions politiques contemporaines et à nourrir la discussion démocratique. À leurs côtés apparaissent aussi des voix plus jeunes ou moins connues, qui élargissent encore la perspective.
Le cinéma comme révélateur
L’un des fils conducteurs du film repose sur la capacité du cinéma à rendre visibles certaines réalités. Plusieurs intervenants rappellent que l’image peut parfois révéler ce que les mots ne suffisent pas à transmettre. "Un film sans message, ça n’existe pas. La fiction a cette force d’impact qu’aucune autre discipline n’a."
Dans cette perspective, le documentaire convoque l’héritage du cinéma politique. De Z à Missing, l’œuvre de Costa-Gavras rappelle que le cinéma engagé n’est pas une invention récente. Depuis plusieurs décennies, ces films participent à la mise en lumière de mécanismes politiques ou de situations historiques complexes. Le film reste cependant lucide : il ne prétend pas que le cinéma puisse transformer directement la réalité, mais souligne sa capacité à ouvrir un espace de réflexion collective.
La circulation des films en question
Le documentaire s’attarde également sur les obstacles auxquels se heurtent certaines œuvres lorsqu’elles abordent des sujets sensibles. La question de la diffusion apparaît comme un enjeu central. Même lorsqu’un film trouve son public, son accès aux grands circuits de distribution peut rester limité. L’exemple du documentaire d’enquête français Personne n’y comprend rien, de Yannick Kergoat consacré à l’affaire du financement libyen présumé de la campagne présidentielle française de 2007, est frappant. Malgré environ 150 000 entrées, le long métrage n’avait été repris ni par UGC ni par MK2, illustrant les difficultés de diffusion que peuvent rencontrer certains films politiques.
Lors de la discussion qui a suivi la projection, la question du coût des images d’archives est également revenue. Pour les documentaires historiques ou politiques, ces images constituent souvent une matière essentielle, mais leur prix peut atteindre des montants très élevés. Pour les productions indépendantes, cet obstacle financier peut parfois limiter l’ampleur du projet.
Un outil pédagogique
Au fil des témoignages, une autre idée s’impose : la force pédagogique du cinéma. En condensant des mois de travail en un récit accessible, un film peut rendre compréhensibles des sujets complexes. "Le cinéma est un outil d’éducation très fort. Pour les gens qui n’ont pas le temps de lire des livres ou des articles très longs, c’est une heure et demie où l’on profite d’un travail mené pendant des mois."
Dans un contexte marqué par la montée de la désinformation et par ce que certains intervenants décrivent comme un effacement progressif de la frontière entre le vrai et le faux — phénomène souvent associé à la « post-vérité » — le cinéma apparaît comme un espace capable de remettre certains faits en perspective et d’alimenter la discussion publique.
Un film militant
L'avant-première bruxelloise était organisée par la banque Triodos, banque éthique spécialisée dans la finance durable. Depuis 2018, l’établissement propose un crédit spécifique destiné aux producteurs de cinéma belges et a déjà soutenu plus de 180 projets audiovisuels — fictions, documentaires, séries ou films d’animation. Des œuvres comme Soundtrack to a Coup d’État, nommé aux Oscars, Augure, primé à Cannes, ou encore Moi Capitaine de Matteo Garrone, récompensé à la Mostra de Venise, ont ainsi bénéficié d’un financement de la banque.
Comme le souligne Béatrice Gilmont, chargée des relations cinéma pour cet acteur financier : "La culture et les œuvres audiovisuelles sont le miroir de notre société. Le cinéma amène de nouvelles réflexions dans le débat public." L’institution explique aussi prêter attention aux sujets abordés par les films, mais aussi à leur impact économique, notamment en termes d’emplois dans le secteur audiovisuel belge.
La discussion organisée après la projection a également permis d’évoquer les conditions de production du documentaire. Comme l’a rappelé la productrice Martine Barbé, fondatrice de la société Image Création et qui a accompagné le film dans sa finalisation, ce dernier est né d’une démarche atypique et largement indépendante. "Ceci n’est pas une production, mais un film issu d’un acte militant." D’abord constitué d’entretiens filmés presque artisanalement, le projet a ensuite trouvé un cadre de production plus structuré, avant d’être acquis par la RTBF et diffusé sur Auvio. Pour ses auteurs, l’objectif était davantage d’ouvrir une conversation que de livrer une démonstration. Le documentaire se veut ainsi un point de départ pour la discussion, dans l’esprit même des rencontres PolitiK dont il est issu.
Une question toujours ouverte
Au terme du documentaire, la question posée par le titre reste volontairement ouverte. Le cinéma ne sauvera sans doute pas le monde à lui seul. Mais il peut contribuer à en éclairer certaines zones d’ombre et nourrir la réflexion. Il donne en tout cas, à coup sûr, envie de (re)voir de nombreux films, récents ou non. Dans un monde envahi de flux visuels et de discours, prendre le temps de regarder un film et d’en discuter reste peut-être une manière simple — mais précieuse — de mieux comprendre notre époque.
https://auvio.rtbf.be/emission/le-cinema-peut-il-encore-sauver-le-monde-31433