Ninah Hamzeh pour Sujet sensible

Dans une intéressante mise en abîme, Sujet Sensible suit des étudiant·e·s en cinéma au Bénin qui veulent réaliser un film sur le harcèlement. Leur amie Maïmouna, une jeune cinéaste, tente de les aiguiller dans leur démarche aussi délicate qu’importante. Cette confrontation entre hommes et femmes sur des questions féministes est au cœur du documentaire de Nina Hamzeh et Mathis Albet.

Cinergie : Comment est né ce documentaire ?

Nina Hamzeh : Je sors de l’INSAS, l’école de cinéma où j’ai suivi pendant cinq ans la section réalisation. Mon documentaire Sujet Sensible a été réalisé dans le cadre du programme Regards Croisés, pendant notre quatrième année. C’est ainsi que j’ai eu l’occasion de partir au Bénin pendant un peu plus d’un mois avec un autre étudiant, Mathis Albet.


C. : Pourquoi avoir choisi cette destination ?

N. H. : On a un choix de pays et à chaque fois, c’est organisé en collaboration avec une autre école ou faculté de cinéma. Cette année, pour la première fois ils avaient ouvert un partenariat avec l’ISMA, l’école de cinéma à Cotonou. C’est la curiosité qui a guidé mon choix. Je n’étais jamais allée en Afrique subsaharienne, je ne connaissais rien de là-bas et j’ai saisi cette opportunité d’aller sur place. À la base, j’avais préparé un dossier pour filmer le lac de Ganvié, une ville qui est appelée la petite Venise d’Afrique. Mais finalement, avec Mathis on a réalisé un documentaire sur un sujet totalement différent : des étudiants qui essaient de faire un film sur le harcèlement.


C. : C’est en rencontrant les étudiants de l’école de cinéma de Cotonou que vous avez décidé de changer de sujet ?

N. H. : Oui, ce sont les aléas du documentaire, et c’est un peu le défi de Regards Croisés : on part là-bas sans aucune préparation alors que normalement, on va régulièrement sur place rencontrer les gens jusqu’au jour où on décide de tourner. Pour ce projet, j’avais regardé des vlogs, etc., mais quand on arrive sur place, c’est totalement différent. Il est vrai que très naïvement, il y a plein de choses que je n’avais pas du tout prises en compte du fait que le Bénin reste un pays anciennement colonisé par la France. En plus, je suis française… Donc il y a quand même un triste héritage. Il fallait prendre en compte ce passé colonial. Par ailleurs, quand on est allés à Ganvié, on a essayé de filmer, on avait déjà fait quelques enquêtes auprès de pêcheurs, parce que cette ville vit notamment de la pêche et du tourisme. Sur place, je me suis rendu compte que comme beaucoup de milieux de pêcheurs – ce n’est pas propre au Bénin –, ils ne sont pas forcément très à l’aise avec les femmes. Je me suis dit que ça allait être compliqué si je ne pouvais pas être en interaction avec les gens… C’était surtout Mathis qui prenait la parole, moi j’étais juste au rang de cadreuse en quelque sorte. En fait, il y a beaucoup de sujets où on peut vite être confrontés, quand on est dans le processus, à nos propres limites. Entre ce qu’on imagine et comment on fait, ça n’a rien à voir. Personnellement, je n’ai jamais vu un seul projet où, à l’écriture, cela ressemblait au projet final.


C. : Comment vous est venue l’idée de votre nouveau sujet ?

N. H. : On a eu cette idée en voyant à Cotonou l’immense statue d’une amazone, une Agojie. C’étaient les amazones d’une reine du Bénin il y a très longtemps. On s’est dit que cela pourrait être intéressant de voir quelle est la représentation des femmes au Bénin. Et là aussi, on s’est retrouvés confrontés au fait que nous, des Blancs qui venons de France ou de Belgique, on allait parler de féminisme dans un pays qu’on ne connaît pas. Je trouvais qu’il y avait un côté donneur de leçons qui me mettait très mal à l’aise. Je suis d’accord pour qu’on filme les gens qui prennent la parole sur ce sujet-là et qui ont envie de le défendre, mais ce n’était pas à nous de le faire, sinon ça faisait un peu missionnaire, ça ramenait de mauvais imaginaires… Donc, on était bloqués. On a vraiment essayé plein de sujets différents en explorant en même temps Cotonou, essentiellement.


C. : Qu’est-ce qui vous a finalement permis de réaliser Sujet Sensible ?

N. H. : Avec le temps, on s’était fait des copains à l’ISMA et les étudiants étaient super cool. Je pense à Issa, je pense à Maïmouna, évidemment, une Nigérienne dont j’ai partagé la chambre pendant plus d’un mois. On est devenues très bonnes copines. Avec Mathis, on trouvait que ces gens étaient formidables. Ils nous ont expliqué qu’ils étaient en train de travailler sur un film traitant du problème du harcèlement, un sujet qui justement nous intéressait aussi et qui intéresse beaucoup de gens aujourd’hui. Donc on s’est dit qu’au lieu d’en parler nous-mêmes, on allait les laisser en parler et on allait les suivre. Cela a amené plein de questionnements.


C. : Notamment à propos du féminisme : Maïmouna, qui est incroyable, porte le film par ses propos, par sa patience…

N. H. : Exactement. On a trouvé intéressant, Mathis et moi, que ce ne soient pas nous qui la guidions. Et puis elle m’a écrit dernièrement en me disant qu’elle n’est pas féministe, mais féminine. Parce qu’autour du féminisme, notamment en Afrique subsaharienne, il y a vraiment des questionnements qui m’ont énormément intéressée. Pour certains, on arrive avec des pensées occidentales, est-ce qu’on ne serait pas en train d’effacer une culture ? D’un autre côté, de quelle culture parle-t-on ? Encore une fois, j’essaie de me mettre en recul en disant que ce n’est pas mon pays, ce n’est pas mon histoire. Je suis juste là pour observer. Évidemment, je peux en parler, mais je ne vais pas prendre une position très marquée.


C. : C’est difficile en effet de dépasser totalement les biais que nous avons en tant qu’Occidentaux et en tant que Blancs…

N. H. : Oui, ce sont toujours des questionnements à avoir, je pense, quel que soit le pays. Si par exemple vous allez au Moyen-Orient, ou même en Amérique latine, comment vous filmez les gens, quelles questions vous posez, quelle est votre posture… Parce qu’on n’a pas non plus les mêmes réalités économiques. Il y a plein de choses qui sont très différentes, il ne faut pas le nier. Je pense qu’il y a un respect à avoir. D’autant qu’à mes yeux, en documentaire il y a une éthique à adopter qui est bien plus importante qu’en fiction parce qu’on filme des gens qui nous font confiance. Et donc, comment va-t-on retranscrire leurs paroles ? Comment va-t-on les représenter ?


C. : Quel est le quotidien des étudiants en cinéma que vous avez côtoyés ?

N. H. : Maïmouna, par exemple, est partie pendant une dizaine de jours au Tchad parce qu’elle avait une résidence là-bas. C’était très intéressant de voir le fonctionnement du cinéma au Bénin, la manière dont se passent les résidences. On s’est rendu compte que les étudiants voyagent énormément, mais dans des conditions difficiles. À ce moment-là, et c’est encore le cas aujourd’hui, il y avait le blocus entre le Niger et le Bénin. Donc Maïmouna nous a raconté comment elle avait fait pour venir à Cotonou, mais les étudiants font régulièrement des allers-retours, avec à chaque fois des risques. On se rend compte de nos privilèges, c’est clair.


C. : Le harcèlement, le consentement, c’était le sujet de leur film de fin d’études ?

N. H. : Non, c’était un projet annexe d’Issa et Maïmouna, et nous on les a suivis.


C. : On voit que ce sont encore beaucoup les femmes qui portent le rôle d’éduquer les hommes sur ces questions…

N. H. : C’est vrai, et il y avait cette présence de Maïmouna qui est hyper charismatique, donc elle est ultra respectée. Cela me faisait rire de voir ces mecs qui, parfois, roulent un peu des épaules… Ils étaient très sympas avec moi aussi, mais je voyais qu’avec elle, ça filait droit. J’ai trouvé cela intéressant, Maïmouna était une figure de femme admirable. Mais effectivement, on est encore dans le schéma où ce sont les femmes qui doivent éduquer les hommes, leur dire ce qu’est le féminisme, la notion de respect… Cela pose plein de questions, ces hommes qui veulent parler de harcèlement et qui, finalement, ne l’ont pas vécu véritablement. Mais en même temps, ce sont des questions qu’on pose aussi ici. Combien de fois on a vu des notions employées par des hommes alors qu’en fait, ils ne savaient absolument pas les utiliser ! Ou des hommes qui parlent de féminisme parce qu’ils ont lu trois pages d’un bouquin, alors qu’en réalité, tout cela est très superficiel.


C. : Maïmouna arrive à être très patiente, à continuer ses explications même lorsque cela la fatigue…

N. H. : Parce que j’ai l'impression que le sujet est plus fort. À un moment, on ne veut pas lâcher l’affaire. Je pense que toutes les femmes, on se reconnaît là-dedans. J’ai l’impression qu’on fait tout le temps ça avec nos potes, nos frères, les gens qu’on aime bien. Évidemment, on n’a pas toujours la patience, mais on essaie, parce qu’il y a tellement de choses dont les hommes ne se rendent pas compte ! Je le vois bien avec Mathis, on a énormément débattu parfois sur certains sujets, on avait nous-mêmes cette relation de discussion. Avec le recul, je me dis qu’il aurait pu être intéressant d’avoir aussi la mise en abîme de nos conversations…


C. Avez-vous constaté beaucoup de différences avec votre façon de travailler en tant qu’étudiants en cinéma ?

N. H. : Oui, j’ai vu des différences matérielles. À l’INSAS, on a nettement plus de moyens. Mais d’un autre côté, les étudiants là-bas se débouillent beaucoup plus pour trouver du matériel. Par exemple, dans le documentaire, on part en moto chercher une caméra : en fait, cela nous est arrivé à Mathis et moi quand on cherchait un filtre ND, parce qu’il y avait trop de luminosité et qu’on avait totalement oublié d’en prendre un. Mais là-bas, il n’y a pas Amazon, il n’y a pas tout ça. Donc on se retrouve à appeler plein de gens qui nous donnent le contact d’autres gens pour, à la fin, trouver ce qu’on cherche… En même temps, j’ai vu des images de Issa et d’autres étudiants qui sont incroyables. Vraiment, ils n’ont pas à rougir. Certes, ils n’ont peut-être pas nos matériels d’éclairage, etc., mais c’est vraiment très bien. Franchement, on ne voit pas trop la différence.


C. : Comment votre voyage a-t-il été financé ?

N. H. : Nous avons eu la chance d’être financés par l’ARES, un fonds académique en Belgique. Ce financement nous permettait d’aller au Bénin, mais aussi à des Béninois, ensuite, de venir en Belgique. L’idée, c’est que deux étudiants de là-bas aient l’occasion de venir réaliser un documentaire à Bruxelles. Pour le logement, l’ISMA avait des chambres en haut de l’école, ils nous ont proposé de dormir là. Il y avait donc Maïmouna, une étudiante du Niger, c’était la seule qui dormait là. On s’est retrouvés dans une sorte de coloc à trois : Mathis avait sa chambre et moi, je dormais dans celle de Maïmouna. On partageait la cuisine, tout ça, c’était très sympa.


C. : Qu’en est-il de votre collaboration avec Mathis Albet ?

N. H. : J’aimerais insister sur cette coréalisation avec Mathis qui, à la base, fait plutôt du mixage. On se connaît depuis pas mal d’années, on vient tous les deux de Toulouse. Au départ, on avait prévu d’aller au Moyen-Orient mais vu les événements, ce n’était plus possible. Je trouve que souvent, le son n’est pas assez mis en avant dans nos productions, alors que c’est tellement important. L’image peut être abîmée, mais si on n’entend pas bien les personnages, personne ne va suivre… Pour moi, cette collaboration a été l’occasion de me mettre derrière la caméra, au cadre. Avec des défauts, bien sûr, mais c’était une expérience pour tous les deux. Mathis était aussi derrière l’image, il a cadré quelques plans et souvent, il me donnait des conseils sur ce que l’on pouvait filmer. Il y avait une volonté de collaboration autour de ce film, aussi avec les étudiants de l’ISMA. Cela nous tenait à cœur. C’était dans notre projet de faire un film avec les gens sur place, et on a réussi à rassembler énormément de personnalités, des Béninois et Béninoises, des Nigériens, par le biais de nos rencontres. Je suis très contente du résultat.


C. : Comment se passe la fin de vos études à l’INSAS ?

N. H. : J’ai encore un mémoire à rendre, et je fais des allers-retours entre Bruxelles et Paris parce que j’essaie de trouver des stages en France. Notamment, j’ai envie de regarder les élections, il va y avoir du grabuge. On a un peu peur de l’extrême droite… Sinon, j’ai terminé avec l’INSAS. J’ai fait mon film de fin d’études qui s’appelle Rêve et qui parle de la Palestine. La colonisation me touche parce que mon père est franco-palestinien. Ce film parle de la diaspora palestinienne, de la culpabilité face à la violence, de la propagande, des événements sur place. Le pitch, c’est : une jeune fille se rêve en super-héroïne qui sauve la Palestine, mais la réalité la rattrape. On suit l’imagination de cette fille qui est à côté de son père qui voit à la télé la violence des images et la violence de la propagande, parce qu’il y a tellement de journalistes et de médias qui ont nié la réalité du génocide en Palestine. Pour tous ceux et celles qui sont issus de la diaspora, c’est une violence inouïe, sans compter pour les locaux sur place. Je voulais parler de ce sujet, d’autant que j’ai encore de la famille en Palestine. On espère que le film va circuler.