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Nostalgia for The Future de Brecht Debackere

Fragments d’une chronologie du hasard

« L’auteur le plus connu de films inconnus » - voilà comment se définissait le cinéaste et documentariste Chris Marker (1921-2012). Insaisissable, complexe, culte, célébré par les cinéphiles intellos, mais inconnu du grand public… le réalisateur de La Jetée, Le Fond de l’air est rouge, Si j’avais quatre dromadaires, La Solitude du chanteur de fond ou encore Le Joli mai reste une énigme, ayant toujours cultivé le mystère sur sa vie privée, sa personnalité, avare en interview et autres révélations. Son travail, protéiforme, était loin de se résumer au cinéma : installations, musique, animation, photos, écrits (poésie, critiques, essais), œuvres interactives… Son film le plus connu, le court-métrage La Jetée, l’est en fait surtout pour la popularité de son remake, L’Armée des douze singes, de Terry Gilliam. Marker est donc principalement apprécié du grand public pour une version « hollywoodienne » de lui-même avec laquelle il n’avait rien à voir. La légende dit que quand un admirateur lui demandait une photo, Chris Marker lui envoyait une image de chat.

Le réalisateur flamand Brecht Debackere nous propose un voyage dans les recoins de cet esprit énigmatique, pour tenter de percer le mystère. Un travail de longue haleine commencé il y a huit ans. Une archiviste s’exprimant avec la voix de Charlotte Rampling est notre guide dans cet univers hors normes. Mais peut-on vraiment connaître et raconter un artiste avec ce qu’il a laissé derrière lui ? Et surtout, par où commencer ?

Il y a les films, bien entendu, nombreux. Ainsi que les livres dédiés au cinéaste et à son œuvre. Mais il y a aussi des dizaines (ou centaines ?) de caisses d’archives personnelles accumulées au cours de 91 ans, transportées et désormais conservées à la Cinémathèque française grâce au « Fonds Chris Marker » – bobines de films, photos, carnets de notes, cartes postales, disques durs, CDs, vinyles, livres, objets… – chacune d’époques et de lieux différents, chacune ouvrant des pistes, lançant des indices sur « l’essence » de Marker.

Debackere cherche d’abord des points communs dans les films : images de foules, de chats, de hiboux, présence occasionnelle d’Yves Montand... Il cherche des indices dans les biographies officielles : le nom donné à la naissance (Christian Bouche-Villeneuve), les études (étudiant en philosophie chez Sartre), les premiers pas (journaliste, traducteur, auteur sous différents pseudonymes), avant de devenir dans les années 1950 ce grand réalisateur d’essais documentaires. Avec des thèmes récurrents : les voyages dans des pays émergents (URSS, Chine, Sibérie, Cuba), le positionnement politique (à gauche), la critique des médias de masse et de la contre-information, la défense des causes perdues, le besoin d’honnêteté politique et d’intégrité dans un monde qui ne récompense ni l’une ni l’autre... Marker, c’était tout ça. Mais pas que. Le souci, c’est que cet amas de documents le présente comme une entité indivisible, mais ne prend pas en compte l’éventail de facettes qui n’étaient jamais simultanément présentes chez lui. Et la classification des caisses d’archives et des dossiers qu’elles contiennent relève de la mission impossible : « Marker, 34_B10 2/2 », « Marker, 31_B10, transsection 13611 »… Un enchevêtrement indéchiffrable d’époques, de connexions imaginaires entre ce que Marker a vu et expérimenté, qui créent surtout une grande confusion et des interprétations personnelles dont il est permis de se méfier.

Le sens véritable de tous ces artefacts, en conclut Debackere, réside dans la totalité. Dans cet entrelacement de formes. Tout est lié et fragmenté. Confronté à l’impossibilité de « définir » Chris Marker, Debackere n’essaie donc pas ici de raconter sa vie, mais nous invite à nous perdre avec lui dans le labyrinthe de son esprit. Cet essai, qui prend la forme d’une collection d’images fascinantes, est une tentative de saisir - ne serait-ce que par bribes - la profondeur d’un esprit bouillonnant. C’est le témoignage d’une vie de passions, de questionnements, d’art… et de chats. Le miroir du regard d’un voyageur sans frontières, d’un archiviste du monde, d’un artiste / magicien qui ne révélera jamais ses secrets.