" Ma vie était une ballade… et l'architecture, le chemin que j'ai suivi ", explique simplement Niemeyer. Tout semble couler de source comme les courbes sensuelles de la cathédrale de Brasilia. Les séquences s'enchaînent rapidement et découpent le paysage en seins et en fesses épanouis. Un bâtiment émerge. En intégrant ainsi subtilement une chute de reins dans le paysage montagneux baigné par le soleil couchant de Rio, Wajnberg déconstruit la trilogie sous-tendant l'art de Niemeyer : architecture, nature et féminité.
Il réussit avec tout autant de brio à nous faire sentir la force vitale qui jaillit d'une masse de béton flottant à l'horizon. Epousant les trois ou quatre traits de crayon jetés sur la feuille par Niemeyer en guise d'explication, le mouvement rapide et incisif de la caméra suit l'angle du bâtiment. Changement de plan, elle caresse la courbe de la rampe qui mène au Centre d'art Contemporain de Niteroï, emblème de l'architecture épurée de Niemeyer, prolongement inné de sa vision engagée. De soucoupe volante le bâtiment se transforme en fleur solaire, une invitation à butiner.
Presque voyeur, le regard glisse sur des paysages époustouflants d'un Brésil tout en spirales et en volutes et s'arrête en apothéose sur une réalisation gigantesque, œuvre de Niemeyer et Lucia Costa : Brasilia.
Brasilia, une capitale moderniste pour le " pays du futur "
Construite en moins de dix ans, cette cité futuriste représente une alternative poétique aux lignes et aux angles droits du style international qui dominent l'architecture moderne de l'Europe des années 30. Niemeyer, s'inspirant de Le Corbusier, développe un style sculptural, fluide, d'une puissance expressionniste unique. Avec du béton armé, il crée des structures qui, par leurs tangentes soulignent les rondeurs des monts érodés, des baies, des plages. Alternant images saccadées et visions lascives, Wajnberg nous entraîne au cœur de l'oeuvre de Niemeyer, un mélange détonnant mariant structure et abandon des formes.
On peut regretter que le propos soit moins fouillé quant il s'agit de l'aspect plus politique de cette oeuvre. Certaines questions, qui permettraient au film de s'ancrer d'avantage dans le présent, restent à peine effleurées. Pourquoi Brasilia, inaugurée en avril 1960, exubérance passionnelle d'humanisme, écho yang du sombre ying Las Vegas, ne remplira-t-elle jamais les objectifs fixés par ses concepteurs, visant à irradier la modernité dans tout le Brésil, à attirer la population des régions les plus pauvres vers l'intérieur du pays ?
Joëlle Kilimnik