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Res Nullius de Thomas Jean

Le film s'ouvre sur un son inattendu au cœur de Bruxelles : un coassement de grenouilles. Puis, apparaît la vision fugace d'un martin-pêcheur papillonnant. Le cadre se déplace lentement pour dévoiler un homme en tenue de camouflage, tapi dans l'ombre, observant patiemment ce ballet naturel - notre guide, Thomas Jean. Soudain, le plan s'élargit, prend de la hauteur et la réalité nous frappe de plein fouet. Il ne s'agit pas d'une réserve naturelle reculée, mais bel et bien du cœur de Bruxelles, à quelques pas d'une artère routière. C’est sur ce contraste visuel saisissant que démarre Res Nullius, nouveau long-métrage documentaire de Thomas Jean (déjà derrière À chacun son paradis ou 10 mois pour quelques secondes), connu des passionnés sous le pseudonyme de La Minute sauvage, sa chaîne YouTube suivie par plus de 10k abonnés ou pour ces chroniques animalières sur RTBF La Première.


Face à cette nature enclavée dans l’urbain, une citation reprise dans le film s'impose : « L’environnement sans lutte des classes, c’est du jardinage ». À cette célèbre maxime sortie de la bouche du syndicaliste brésilien Chico Mendes , le cinéaste semble répondre tout au long de son œuvre par une interrogation tout aussi vitale : « Et le social sans environnement, c’est quoi… du bricolage ? ». Pour y répondre, le documentaire scrute les recoins de la capitale, effectue un travail de fourmi, observe une ville qui se densifie, se transforme et se referme sur elle-même sous la pression inexorable du béton. Face à ce qui pourrait devenir un véritable désert écologique (et une absurdité économico-politique), le film pose une question essentielle : la nature doit-elle nécessairement être l'adversaire du développement urbain ? Res Nullius dénonce ce clivage artificiel - et par là même l’opposition philosophique plus large de Culture contre Nature - qui instrumentalise l'écologie pour diviser et imposer des projets destructeurs.

Pour jouer le jeu des pouvoirs publics et privés, le titre de l'œuvre, un brin ironique, emprunte avec justesse au vocabulaire du droit et plus spécifiquement d’un droit daté, celui de la Rome Antique. Ainsi, le Res Nullius renvoie à ces choses qui n'ont pas de maître, qui sont invisibilisées, telles que les eaux de pluie, les cailloux, les insectes, les renards, les sangliers ou les grenouilles, sujets principaux du film de Thomas Jean. En choisissant de suivre la trace d'un sanglier étonnamment à l'aise dans le tissu urbain, des renards avec lesquels on cohabite depuis des années à Ixelles, ou du regain d’intérêt des faucons pèlerins pour les paysages bétonnés du cœur de ville, le récit plonge le spectateur dans un écosystème vivant et complexe. La caméra capte la résilience magnifique d'animaux survivant dans les interstices de ce que l’humain lui laisse. Des bergeronnettes s'adaptant sur le site de BPost, des cigognes et des mouettes trouvant un nouveau foyer dans les décharges, ou encore une ouette d'Égypte élisant paisiblement domicile dans la piscine du Mix Brussels. De même, la différence entre abeilles sauvages et domestiques que l’on ne sait pas faire, est convoquée à l'écran pour illustrer notre méconnaissance cruelle du vivant qui dicte pourtant trop souvent l'aménagement du territoire.

Dans ce documentaire animalier, l’humain a étonnamment une place centrale. Œuvre éminemment politique, Res Nullius tisse des liens habiles entre justice sociale, aménagement du territoire et biodiversité. L'opposition binaire et stérile entre logement et environnement y est méthodiquement déconstruite grâce à une série d'intervenants de premier plan. Jean-Baptiste Godinot, membre fondateur de l'association We Are Nature, soulève une question qui dérange : pourquoi s'obstiner à construire frénétiquement alors que 10 000 logements sont désespérément vides à Bruxelles ? Le cas de la Friche Josaphat est à ce titre emblématique, âprement défendu par Benoît de Boeck du Collectif Sauvons la Friche Josaphat. Cette aberration urbanistique est également analysée par Gaspard Melville, archéologue et artiste, historien et urbaniste, nouveau visage de l’émission culturelle de la RTBF, Caramba, qui rappelle comment Bruxelles a été historiquement pensée par quartiers mono fonctionnels. Ce constat d'échec est soutenu par l'expertise pointue du chercheur Brendan Coolsaet, de Benjamin Thiebaud de Bruxelles Environnement, de la juriste Victoria Austraet et de Léo van Broeck, ancien Bouwmeester. Le documentaire dresse ainsi un parallèle douloureux entre le sort des humains marginalisés dans le « croissant pauvre » de la ville - zone géographique caractérisée par une forte concentration de quartiers à faibles revenus, des taux de chômage élevés et des logements précaires (Saint-Josse-ten-Noode au nord, bas de Schaerbeek, Molenbeek-Saint-Jean, Anderlecht, jusqu'au bas de Forest et Saint-Gilles) - et la disparition alarmante du moineau, dont la population a chuté de 95 % en trente ans.

Il est d'ailleurs fondamental de souligner que cette démarche de lier les luttes de classes aux combats éconologiques, s'est concrétisée par un soutien originel marquant : le financement assuré par 327 citoyennes. Cet engagement féminin massif ancre profondément le film dans la pensée de l'écoféminisme rappelant l’importance de considérer ensemble les différentes luttes.

En conclusion, Res Nullius transforme irrémédiablement notre regard posé sur les trottoirs de la capitale. Si, face aux obstacles, le faucon pèlerin et le castor reviennent en ville, si les hirondelles virevoltent de nouveau près du Canal, l'humain semble parfois être le seul animal à refuser de s'adapter. Pourtant, en levant les yeux au ciel pour admirer les murmurations majestueuses des étourneaux dans le ciel bruxellois, on prend conscience que ce spectacle existe encore grâce à une révolte. Celle de la nature, indomptable, et celle de celles et ceux qui refusent de la voir s'éteindre.