Sarah Moon Howe, Marraine du Mois du Doc 2026

Marraine du Mois du Doc, la réalisatrice Sarah Moon Howe partage son regard sur le cinéma documentaire, qu'elle considère avant tout comme un acte d'empathie et d'ouverture au monde. Elle évoque son attachement à la diversité des points de vue, la rencontre avec les publics, les défis du métier de documentariste et la place essentielle qu'occupe aujourd'hui le documentaire dans notre manière de comprendre le réel.

Cinergie : Pourquoi avoir accepté de parrainer l'évènement et qu'est-ce que ça vous a fait de recevoir cette offre ?

Sarah Moon Howe : J'ai l'impression que je fais des films home-made, dans ma cuisine, dans les interstices des impératifs de ma vie. Et cette demande prouve qu’il y a de la place pour tous les cinémas, pour toutes les façons de faire. C’est l’occasion de réfléchir à nos métiers, à la réalité, à la façon d'en parler et de le mettre en récit.

C. : Vous avez décrit le documentaire comme un acte d'empathie. En quoi le Mois du Doc permet-il de créer cette rencontre entre les films et les citoyens ?

S. M. H. : Je pense qu'on a tous des vies difficiles. On traverse des moments de doute, de découragement, des grands moments de solitude. Et je suis sûre que se plonger dans la vie des autres aide à mieux vivre.

La grande force du Mois du Doc, c'est la rencontre entre les spectateurices et les réalisateurices. Ça permet des rencontres inédites dans des territoires qui ne sont pas ou peu pénétrés par le documentaire. Tout à coup, là, il y a eu des rencontres entre ceux qui font les films et ceux qui les regardent. Et souvent, une magie s'y opère. Être documentariste, c'est faire preuve d'empathie, c'est mettre son savoir-faire, son travail pendant 2, 3, voire 10 ans au service de l'histoire de quelqu'un d'autre ou d'une cause. C'est un acte d'empathie d'être cinéaste documentaire. Mais c'est aussi un acte d'ouverture pour les spectateurs et les spectatrices de venir voir nos films. C'est la preuve qu'il y a une ouverture au monde et une volonté de mieux comprendre le monde.

C. : Le Mois du Doc met aussi en lumière des cinéastes moins connus. Quel conseil leur donneriez-vous ?

S. M. H. : Je pense qu'il y a de la place pour tout le monde. C'est vraiment la grande force du documentaire, c'est cette diversité de points de vue. Il n'y a pas quelqu'un qui est au-dessus de quelqu'un d'autre. Aux jeunes, je dirais de rester joyeux et rigoureux, de tenir à leurs films, de penser à leurs projets, de creuser leurs sillons encore et encore et de ne pas se laisser décourager. Par exemple, en cas de refus de la commission, il faut continuer à essayer de porter son film.

C. : Y a-t-il des sujets qui vous semblent encore insuffisamment représentés dans le documentaire belge ?

S. M. H. : Au contraire, je suis assez bluffée par la diversité des sujets. Là, je me suis mise un petit défi de regarder un film documentaire de la plateforme.be par jour. Je trouve que la diversité des sujets est absolument extraordinaire. Des sujets, mais aussi de la façon de les faire, des formats, des points de vue. Au fond, c'est assez universel et même international. Le film documentaire belge francophone irradie sur le monde et parle de choses universelles. Il ne faut pas oublier que la Belgique, historiquement, est un pays de documentaires et de documentaristes.

C. : Quels documentaires vous viennent à l'esprit lorsque vous pensez à l'esprit du Mois du Doc ?

S. M. H. : Quand je pense à l'esprit du Mois du Doc, ce n'est pas un film qui me vient. C'est vraiment un patchwork composé de toutes les affiches des films documentaires belges francophones, à ce patchwork d'affiches qui est comme une toile tendue pour accueillir toute la diversité du monde.

C. : Vous dites que le documentaire peut contribuer à transformer notre regard sur le monde. Avez-vous déjà été témoin d'un changement concret provoqué par l’un de vos films ?

S. M. H. : Je pense que tout ce que l'on voit et tout ce que l'on vit sédimente en nous, doucement, et puis nous change, même de manière infime. Est-ce que regarder un film nous change ? Je crois que oui.

C'est pour ça qu'il faut que beaucoup de gens voient beaucoup de documentaires parce qu'évidemment, ça nous rend plus humains de regarder la vie des autres ou de regarder des films sur des sujets importants. Est-ce que le documentaire peut changer la réalité ? Moi, je crois que oui, même de manière infime. Alors, est-ce que mes films ont changé la réalité ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c'est que certaines personnes se sont senties plus comprises ou entendues.

C. : Parmi toutes les qualités du documentaire, informer, témoigner, émouvoir, questionner, laquelle vous semble la plus précieuse aujourd'hui et pourquoi ?

S. M. H. : Un documentaire, c'est tout à la fois. À la fois, ça informe, ça émeut, ça tire la sonnette d'alarme.

Ça permet aussi aux personnes qui regardent les films de s'engager. Mais la grande force du documentaire par rapport au reportage, c'est qu'il est incarné dans un point de vue. Il n'est pas objectif. Un documentaire est par essence subjectif. C'est pour ça que c'est très intéressant qu'il y ait énormément de documentaristes parce qu'il y a autant de films que de points de vue. Et qu'il ne faut pas que ça reste objectif. Il faut qu'il y ait un sujet qui soit raconté par une façon de faire. Et c'est ça qui est intéressant. C'est vraiment cette pluralité de raconter le réel. C'est important parce que finalement, c'est un acte qui va contre la norme. S'il y a une diversité de points de vue, ça veut dire qu'au fond, tout le monde peut penser comme il le veut. Tout le monde peut raconter la vie comme il l'entend. Et c'est important de se dire qu'on n'a pas besoin d'un regard normé.

C. : Aujourd'hui, tout le monde peut filmer avec son téléphone et diffuser des images. Mais pour vous, qu'est-ce qui distingue encore le travail documentaire ?

S. M. H. : C'est une question importante, cette histoire de filmer avec son téléphone. Et j'y réfléchis beaucoup. Alors, au risque de faire sursauter les puristes, je suis une grande adepte de TikTok. Je regarde beaucoup TikTok. Je suis abonnée à des comptes très intéressants. Par exemple, une femme de ménage dans un home qui raconte et qui documente sa vie jour après jour, ou une coach en sexualité au Gabon. Au fond, mis bout à bout, ces vidéos sont un geste documentaire. Surtout que les personnes qui font ces vidéos ne sont pas documentaristes mais elles connaissent les codes du récit, du cliffhanger, des néodramatiques. Ces vidéos font récit. J'aime beaucoup parce que c'est d'une façon complètement décomplexée, à la première personne, de raconter le réel. Et je crois que le monde a toujours eu besoin de se raconter.

C. : Est-ce qu'il y a une question qu'on ne vous pose jamais alors qu'elle vous paraît essentielle lorsqu'on parle de documentaire ?

S. M. H. : La question qui me paraît essentielle, c'est combien vous gagnez ? C'est une vraie question. C'est une question taboue, mais c'est une vraie question. C'est un vrai sacerdoce de faire du documentaire.

Combien sont payés les documentaristes qui travaillent 2, 3, 4, 5, 6, 10 ans sur leur film ? Beaucoup de documentaristes ne sont pas payés. Ils sont déjà contents que le film se fasse. Je dirais aussi aux jeunes de ne pas se laisser faire quand les producteurs disent « Tu seras payé uniquement en droits d'auteur ».

Non, il faut être payé. On travaille, on écrit nos dossiers, on porte nos projets. On fait un vrai métier et qu'il mérite rémunération. Mais c'est un métier où la charge de travail n'est pas du tout à la hauteur de la rémunération.

Propos recueillis par Clarisse Thiry