Pour rejoindre le café, il faut traverser la place Communale de Molenbeek. À l’intérieur, les banquettes en bois, le vieux poêle central et un tableau où étaient affichés les résultats des clubs de football du Daring et de l’Union saint-gilloise donnent l’impression d’entrer dans un lieu chargé d’histoires plutôt que dans un décor de cinéma.
Classé comme monument bruxellois depuis juillet 2020, cet ancien café populaire des années 1930 est animé depuis 1978 par Marie-Noëlle Doutreluingne. Ouvert à l’occasion de concerts et de quelques spectacles, il conserve une grande partie de son aménagement d’origine. Bolla le découvre en cherchant le dernier lieu de son film. Une feuille dans la boîte aux lettres suffit pour que la propriétaire le rappelle. Apprenant que le café a déjà accueilli de nombreux tournages, il hésite, soucieux de trouver un cadre singulier, puis une visite le convainc malgré l’étroitesse des lieux. Le poêle, les tables et le matériel compliquent les déplacements tout en donnant au café une personnalité difficile à reproduire en studio.
La veille, six acteurs ont participé ici à un long plan-séquence. Ils étaient huit devant la caméra le matin même. Jean-Louis Leclercq, comédien, auteur et metteur en scène, connaît bien le lieu pour y avoir joué à plusieurs reprises. Sa description du réalisateur rejoint ce que l’on observe : "C'est quelqu'un qui sait exactement ce qu’il veut."
Quand l’audition déraille
Is That It? commence avec Rémy, un jeune homme sans direction qui découvre un casting de dernière minute. Sans expérience, il enregistre son audition en vidéo. L’arrivée de Valentin, inconnu aussi flamboyant qu’envahissant, transforme cet exercice solitaire en entreprise collective. Une cadreuse sans emploi, une ancienne actrice, un comédien retraité et un réalisateur désabusé viennent progressivement s’en mêler. Le projet prend des proportions incontrôlables.
Le cinéma dans le cinéma fournit le moteur comique d’une histoire plus intime. Rémy est en partie inspiré de Marco Bolla, Limbourgeois d’origine italienne arrivé à Bruxelles à 26 ans en parlant à peine français. Formé au cinéma à la LUCA School of Arts, sur le campus C-Mine de Genk, il rejoint une colocation majoritairement francophone et cherche sa place dans une ville comme dans un milieu où les réseaux comptent beaucoup.
Le titre condense la question qui traverse le film : est-ce donc cela, la vie ? Élevé dans l’enseignement catholique, Bolla croit davantage en un univers dépourvu de dessein supérieur et observe comment chacun se donne une raison d’avancer. "Le film parle de pourquoi on fait ce qu’on fait", résume-t-il. Retrouver une direction passe parfois par les autres.
Les trois lieux bruxellois correspondent aux trois actes et au parcours de Rémy, du désespoir à l’espoir. Le Café de la Rue accueille l’aboutissement d’une aventure commencée seul devant une caméra.
De 500 euros à une équipe entière
Après Alfa, son film de fin d’études en 2017, Marco Bolla travaille comme réalisateur de publicités, scénariste et monteur. Il joue aussi dans des courts métrages, des publicités et la série flamande 3FF, diffusée sur la plateforme Streamz, avant de privilégier la réalisation. Il revient à la fiction avec We’re Expecting en 2023, puis Au suivant, coréalisé avec Jeanne Remi, l'année d'après. Des films qui parlaient déjà de fabrication d’images.
Dans We’re Expecting, la vidéo d’un couple annonçant une grossesse révèle surtout ses tensions. Réalisé et autoproduit pour quelque 500 euros, Au suivant suit une comédienne confrontée à une audition inconfortable. Cette économie de fortune ne l’empêche pas de circuler : sélectionné en 2024 au Brussels Short Film Festival et au BIFFF, où il reçoit le prix La Trois, le court poursuit ensuite son parcours dans plusieurs festivals internationaux. Is That It? prolonge cette veine en élargissant le cadre et la distribution.
Avant le long métrage qu’il développe, Bolla voulait mieux maîtriser une structure en trois actes et diriger un film d’ensemble. Chaque projet gagne en ampleur. "Je dois avancer étape par étape", reconnaît-il. Remanié pendant près de deux ans, Is That It? devient son école grandeur nature.
Pour Rémy, le cinéaste cherchait un interprète capable de porter quelque chose de sa personnalité. Le choix de Geoffrey Tiquet dans le rôle de Valentin précise alors le duo : à celui-ci la place du grand frère flamboyant, face à un Rémy plus grave et maladroit. Formé au Conservatoire royal de Bruxelles et très actif au théâtre, Tiquet a joué dans plusieurs courts et interprété un capitaine dans Coward, le troisième long métrage de Lukas Dhont, présenté en compétition à Cannes en 2026.
Bolla découvre ensuite Willem Herbots, révélé par wtFOCK, adaptation flamande de la série adolescente norvégienne SKAM, puis vu dans 2DEZIT, une fiction de Streamz consacrée à la vie d’un groupe d’étudiants. Sous une apparence grave, son tempérament beaucoup plus drôle correspond exactement à Rémy. Léna Dalem Ikeda, vue dans les séries Papa ou maman et Quiproquo, incarne Béatrice, la cadreuse qui rejoint l’aventure. Emma Ladeuze, déjà présente dans Au suivant, joue Claire, une ancienne actrice qui espère renouer avec son métier.
Jean-Louis Leclercq prête ses traits à Henri, comédien de théâtre retraité. Un rôle qui fait écho au parcours de cet acteur, auteur et metteur en scène, qui a notamment incarné Thénardier dans Les Misérables et Geppetto dans Pinocchio. Jean-Michel Vovk, apparu dans L’Empereur de Paris, le film historique de Jean-François Richet consacré à Vidocq, et dans la série Les Rivières pourpres, interprète Norbert, un réalisateur gagné par l’amertume.
Un producteur au moment d’abandonner
Toute cette histoire a pourtant failli rester sur le papier. Pour la première fois, Marco Bolla cherchait un producteur capable de l’accompagner. Plusieurs conversations ont tourné court. Il décrit cette période comme celle d’un "petit enfant qui cherche un grand frère pour faire des films".
Maarten Schmidt découvre alors le scénario dans le cadre d’un concours et contacte son auteur. Producteur belge actif depuis plus de quinze ans, il a notamment accompagné le documentaire Ne me quitte pas et le court métrage historique Barlebas. Fondateur de Storyhouse et Fenakisto, il a aussi été sélectionné parmi les Producers on the Move au Festival de Cannes en 2022. Avec lui, le projet se structure : Bolla se concentre sur la mise en scène tandis que la production prend en charge la logistique. "Dès que j’ai dit : j’abandonne, un producteur m’a trouvé", sourit-il.
En parallèle, une campagne de financement participatif sur Ulule permet au public de contribuer au budget en échange de contreparties. Son objectif de 6 500 euros est légèrement dépassé : 61 personnes réunissent 6 515 euros et forment une première communauté autour du film.
Le 1er juin, le Vlaams Audiovisueel Fonds, l’organisme public qui soutient la création audiovisuelle en Flandre, accorde 60 000 euros à la production. D’abord envisagé plus modestement, le film s’appuie désormais sur une équipe professionnelle. Comme Rémy, Bolla a commencé seul avant de voir son projet grandir avec l’arrivée des autres. Le collectif apparaît lorsque l’initiative individuelle atteint ses limites.
Rater, douter, recommencer
Les personnages qui rejoignent Rémy ont tous connu une désillusion : Claire a abandonné le métier d’actrice, Henri a quitté les planches et Norbert a perdu foi dans le cinéma. Leurs interprètes apportent à ces rôles une expérience bien réelle.
À l’extérieur du café, Jean-Louis Leclercq et Jean-Michel Vovk évoquent avec humour les périodes creuses, les distributions qui se raréfient avec l’âge et les castings dont on comprend rarement l’issue. "On n’est jamais qu’un numéro", constate Vovk. Sous la farce, Is That It? observe ainsi des professionnels qui continuent de créer malgré les refus, l’attente et le doute.
Le tournage a lui aussi rencontré quelques obstacles. Les deux premières journées se sont déroulées dans des intérieurs bruxellois, par 36 degrés. Le troisième jour, à Molenbeek, 26 plans figurent au programme, mais l’électricité saute dès la première prise. L’équipe perd une heure et demie. Bolla supprime certains plans afin de préserver la journée et d’en conserver l’essentiel.
Au Café de la Rue, cette nervosité paraît dissipée. Les prises sont répétées jusqu’à ce que le réalisateur obtienne le ton recherché. Les comédiens plaisantent à l’extérieur, accueillent volontiers les visiteurs, puis regagnent le plateau. Jean-Louis Leclercq décrit les repas servis avant les spectacles et la confiance de Marie-Noëlle Doutreluingne, qui invite parfois les habitués à se servir eux-mêmes dans la cuisine. "C’est un endroit magique !"
Le tournage achevé, Marco Bolla assurera lui-même le montage, avec l’objectif de terminer le film en février 2027. Dès le lendemain, il compte reprendre l’écriture de son premier long métrage. À l’intérieur du Café de la Rue, le dernier acte d’Is That It? est presque en boîte. Pour son réalisateur, il ressemble surtout au premier d’une nouvelle étape.