Ce jeudi 20 août 2026, Salomé Crickx vit le troisième de ses huit jours de prises de vues pour Ivan, Sid, le bourgmestre, la police et les marcheuses. Le titre, presque aussi peuplé que le plateau, résume déjà une bonne partie de l’intrigue. Ivan décide de construire une cabane sur un îlot inhabité au milieu de la Meuse. Sa sœur Sid tente de le ramener à la raison. La police, le bourgmestre, des riverains et un groupe de marcheuses s’en mêlent. Cette initiative en apparence anodine provoque un emballement collectif. Plusieurs acteurs sont réunis sur la rive, notamment pour une scène où le bourgmestre tente de négocier avec Ivan. La route est momentanément bloquée pour les prises, puis rendue aux voitures.
Le réveil des instincts bourgeois
L’histoire est née pendant une promenade de Salomé Crickx avec son compagnon, le comédien Arthur Marbaix, qui interprète aujourd’hui Ivan. En traversant un petit pont, la réalisatrice remarque un îlot artificiel, minuscule et plutôt laid. Elle imagine soudain un homme installé dessus. "J’ai souvent un petit bout de film qui se développe comme ça, un peu tout seul", raconte-t-elle.
Son idée initiale portait sur l’empathie et sur le droit de quelqu’un à rester là où il le souhaite. Les discussions autour du scénario lui font bientôt comprendre qu’elle est surtout en train de parler de propriété privée. Le sujet fait écho à une expérience personnelle. Devenue propriétaire juste avant la crise sanitaire, la Bruxelloise a senti apparaître chez elle ce qu’elle appelle des "instincts bourgeois", faits de préservation et de défense d’un privilège. "Je me suis dit qu’il fallait que j’interroge cet instinct-là, d’où il me vient et ce qu’il veut dire."
Aucun personnage ne détient pour autant la vérité. Tous se montrent excessifs et contribuent à l’emballement. La cinéaste préfère interroger ces comportements sans prononcer de jugement moral. La comédie lui permet de parler de cruauté et de faire passer des sujets plus sérieux. "Quand les gens rigolent, cela les met un petit peu en confiance. Après, il y a moyen de venir les brusquer davantage. J’aime faire rire, puis que cela commence à grincer."
Du film entre amis au tournage produit
Formée à l’art dramatique au Conservatoire de Mons, Salomé Crickx vient du théâtre et continue à jouer sur scène comme à l’écran. Elle est passée à la réalisation en 2020, lorsqu’il lui a semblé plus simple de tourner un film dans une forêt avec ses amis que de monter une pièce au milieu des restrictions.
Fabriqué avec environ 6 000 euros, Se dit d’un cerf qui quitte son bois, sorti en 2023, imaginait une société organisant la chasse aux personnes de plus de 60 ans. En Belgique, le film a remporté quatre distinctions au Brussels Short Film Festival, dont les prix de la critique et du montage. Il a ensuite reçu le prix de la presse québécoise au festival REGARD de Saguenay, l’un des principaux rendez-vous nord-américains consacrés au court métrage, puis celui du meilleur film de genre au festival finlandais de Tampere.
Plusieurs membres de cette première aventure ont suivi la réalisatrice à Godinne. Elle a écrit les personnages d’Ivan et Sid pour Arthur Marbaix et la comédienne et metteuse en scène Lara Ceulemans, l’une de ses plus proches amies, jusque dans le rythme et les inflexions des répliques. "J’écris toujours avec la voix des actrices et des acteurs dans ma tête", explique-t-elle. Cette familiarité simplifie la direction d’acteurs : elle repère immédiatement une incompréhension, une tension ou le moment où une scène commence à fonctionner.
Arthur Marbaix apporte à Ivan son talent pour jouer les "joyeux benêts". Formé lui aussi au Conservatoire de Mons, le comédien tient le rôle principal de Rouler des mécaniques, premier long métrage du réalisateur bruxellois Mehdi Pierret, actuellement en postproduction. Ce dernier, auparavant remarqué en signant les courts métrages Le Mobilier et Adieu bureau, rejoint la troupe de Salomé Crickx en interprétant Jourdan, le chef de la police.
Comme son partenaire, Lara Ceulemans avait déjà joué dans Se dit d’un cerf qui quitte son bois. Au théâtre, elle a notamment mis en scène Perfect Day et Rue des Italiens. Selon Crickx, son tempérament impétueux correspond à cette grande sœur venue remettre les points sur les i. Sa véritable complicité avec Arthur Marbaix nourrit celle d’Ivan et de Sid. "S’ils disent les répliques telles qu’elles sont écrites, plus ou moins, la dynamique est déjà présente. Moi, je suis en vacances !", plaisante la réalisatrice.
Autour d’eux, Alexandre Trocki, apparu dans Unité 42, Les Aventures du jeune Voltaire et les différents volets de la saga historique Paris Police, campe le bourgmestre. Fabienne Lichtert, elle aussi déjà présente dans Se dit d’un cerf qui quitte son bois et Le Mobilier de Mehdi Pierret, interprète Génia, l’une des marcheuses.
Cette deuxième réalisation s’appuie sur une production beaucoup plus structurée. Salomé Crickx perd une part de la liberté de ses débuts, mais gagne en encadrement et en précision. "Je ne suis plus la seule porteuse du projet. Différents postes le portent à bout de bras avec moi et avec la même ferveur."
Une rencontre bruxelloise débloque le financement
Prévu pour durer environ 23 minutes, le film exige une logistique importante. Son budget atteignait 236 377 euros lorsqu’il a été présenté au Brussels CoProMarket en 2025. La production n’a finalement pas réuni l’intégralité de cette somme, notamment en raison d’un apport Tax Shelter revu à la baisse. Le Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles lui a accordé 50 000 euros.
Le projet est porté en Belgique par Rayuela Productions, société indépendante fondée en 2014 par la productrice et réalisatrice Laurence Buelens. Celle-ci a notamment produit les documentaires Petites, nommé aux Magritte et récompensé par une Étoile de la Scam, et Rester vivants, tous deux réalisés par Pauline Beugnies.
Laurence Buelens avait déjà accompagné la postproduction de Se dit d’un cerf qui quitte son bois, que Salomé Crickx avait tourné par ses propres moyens avec ses proches. Elle avait découvert chez la réalisatrice une manière de montrer les aspects les plus petits et ridicules de la nature humaine, avec de l’humour, de la tendresse et un rapport à l’enfance qui lui donnent envie de la suivre "jusqu’au bout du monde".
Le beau parcours de ce premier film n’a pourtant pas rendu le financement du suivant automatique. Si l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles a été obtenue dès la première tentative, la recherche d’une coproduction internationale s’est révélée plus délicate. Cette présentation au Brussels CoProMarket, marché professionnel organisé dans le cadre du Brussels Short Film Festival, a débloqué la situation.
La productrice belge y rencontre Pascal Barbier, producteur, réalisateur et fondateur de la société française À Travers le Miroir, rodée au court métrage. Ensemble, ils soumettent le projet à plusieurs chaînes françaises ainsi qu’au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Après plusieurs tentatives, le film obtient début mai 2026 une aide avant réalisation, accordée par la commission AVR2 de l’organisme, consacrée aux cinéastes ayant déjà réalisé un premier film. Un soutien particulièrement sélectif, puisque Laurence Buelens estime que seuls 3 à 5 % des projets candidats sont retenus.
Plateforme, secouristes et météo belge
Le coût du film s’explique par le nombre de comédiens, une équipe technique importante, le logement de tout le monde à Godinne et surtout le travail sur l’eau. Une vaste plateforme transporte le matériel jusqu’à l’îlot, où elle doit être amarrée à l’aide de poulies et d’ancres. Chaque déplacement réclame davantage de temps et de précautions. Une séquence surnommée "le chaos dans l’eau" nécessite même la présence de secouristes pour protéger les interprètes.
L’îlot appartient en outre à une réserve naturelle. La production a obtenu des dérogations pour y tourner, à condition que l’équipe quitte les lieux au plus tard une demi-heure après le coucher du soleil. Une contrainte supplémentaire pour un plan de travail déjà complexe. Sur place, la météo changeante oblige régulièrement l’équipe à revoir son programme. "Tout ne se passe pas comme prévu, mais tout se passe très bien", résume Laurence Buelens au troisième jour du tournage.
Après des heures de recherches sur Google Maps et de repérages le long de la Meuse et de la Semois, l’équipe a choisi Godinne. Le lieu offrait les bonnes dimensions, une rive capable d’accueillir tous les personnages, assez de profondeur pour la traversée de Sid et la distance nécessaire pour que les protagonistes puissent se crier dessus tout en restant audibles.
Le tournage s’est achevé le 26 août. Les images resteront ensuite "au frigo" jusqu’au début de 2027. Le chef monteur choisi pour le film, Romain Waterlot, n’est pas disponible auparavant, et ce calendrier convient également à la production pour des raisons liées au Tax Shelter. Récompensé au BSFF pour son travail sur Se dit d’un cerf qui quitte son bois, il a aussi participé au montage de la série Baraki. Le film devrait être terminé au printemps 2027 avant d’entamer son parcours en festival.
Salomé Crickx travaille déjà avec Rayuela Productions sur un troisième court métrage, On t’a vu Alain, lui aussi soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles. Quant à cette troupe d’amis, elle ne semble pas près de se disperser : "Là, c’est moi qui réalise. Quand ce seront eux qui réaliseront, ce sera moi qui jouerai."