À première vue, difficile d’imaginer qu’une des séries belges les plus ambitieuses de l'année est en tournage. Au bout d’un chemin bordé d’arbres, à Huldenberg, les bâtiments religieux semblent presque figés dans le calme. Mais quelques détails habituels vont apparaître : des câbles qui traversent une cour, des véhicules techniques garés à l’écart, des assistants qui déambulent entre deux prises et des figurants en habits monastiques fumant une cigarette avant de retourner en scène. Ce lundi de mai marque le dernier jour de tournage des Dix Moines dans cette abbaye utilisée depuis plusieurs semaines par la production.
À l’intérieur, la chapelle concentre une grande partie de l’activité. Entre deux réglages lumière, plusieurs comédiens répètent des chants liturgiques en latin. Soudain, le silence est brisé par une sirène appelée à retentir dans la scène suivante.
Créée par Sanne Nuyens, à l’origine de plusieurs séries de référence, comme De Twaalf et Beau Séjour, cette série imagine une communauté de dix religieux brassant une bière mondialement réputée au sein de l’abbaye fictive de Sint Vitus. Mais lorsqu’un des frères disparaît, l’équilibre du groupe commence à vaciller. Peu à peu, les secrets, les rivalités et les soupçons vont alors remonter à la surface. "Cette série vient de ma fascination pour les communautés fermées où la loyauté est sacrée et le silence, une stratégie de survie", a détaillé Sanne Nuyens, la directrice d'écriture, qui est accompagnée au scénario par Sabine Lubbe Bakker. "Dans la volonté de maintenir un système à tout prix naissent des conflits, des tensions, mais aussi une forme d’absurdité et d’humour."
Une fiction qui assume son étrangeté
Dès les premières scènes tournées sous nos yeux en effet, Les Dix Moines affiche une tonalité particulière. Les moments plus tendus côtoient régulièrement quelque chose de plus absurde, parfois même légèrement décalé, semble-t-il.
Cette manière de naviguer entre plusieurs registres rappelle certaines productions flamandes récentes comme 1985, Putain ou De Twaalf, capables d’assumer une forte identité locale tout en restant accessibles à un large public. Et c’est précisément ce qui semble intéresser plusieurs membres de l’équipe : fabriquer une fiction populaire sans gommer ses singularités.
Coréalisateur de la série aux côtés de Wouter Bouvijn (1985, Red Light), Wannes Destoop (Holy Rosita, Ferry 2) estime que cette originalité passe aussi par le regard adopté sur les personnages. "Les frères sont vraiment enfermés entre eux", explique-t-il. La série va ainsi inviter le spectateur à observer de l’intérieur une communauté vivant selon ses propres règles, ses habitudes et ses rituels. Un cadre inhabituel qui permettra de suivre au plus près les réactions des personnages lorsque leur équilibre est mis à l’épreuve.
Le réalisateur insiste également sur la cohésion recherchée par l’équipe créative. "C’est une combinaison unique, je pense. Parce que c’est vraiment un thriller criminel, mais aussi avec beaucoup de légèreté. Et si c’est une histoire locale, il devrait y avoir pas mal d'émotions assez universelles." Le décor contribue largement à cette singularité. La vie monastique, avec son univers très codifié, offre un cadre à la fois familier et mystérieux.
Pablo Andres change de registre
Pablo Andres figure parmi les rares acteurs francophones du casting. Habitué des registres humoristiques, l’acteur interprète ici Hervé, un moine francophone évoluant au sein de cette communauté très fermée. Un rôle nettement plus sobre que ce qu’il propose habituellement sur scène. "J’ai depuis longtemps envie d’aller davantage vers la fiction", nous explique-t-il entre deux prises. "Je continuerai toujours la comédie, mais ici, je pouvais explorer autre chose." L'acteur voit également cette expérience comme une occasion d'apprentissage. Entouré de plusieurs figures majeures du cinéma flamand, il observe attentivement leur manière de travailler. "J'ai vraiment appris énormément pendant ce tournage", confie-t-il. Une immersion qu'il décrit comme particulièrement enrichissante dans un registre beaucoup plus retenu que celui auquel le public l'associe habituellement.
Sur le plateau, Pablo Andres joue beaucoup dans la retenue. Avec sa nervosité contenue, son personnage semble constamment essayer de garder quelque chose sous contrôle. Dans une scène tournée ce jour-là, Hervé est interrogé après avoir assisté à un événement particulièrement troublant. Face à lui, une enquêtrice tente de le rassurer pendant qu’il essuie nerveusement ses mains sur son habit monastique. "C’est une manière de jouer très différente", poursuit-il. “Mon personnage est davantage dans l’écoute, dans le retrait. Et moi, c’était justement ça qui m’intéressait." L’acteur évoque aussi avec enthousiasme sa découverte du fonctionnement des productions flamandes. "Ils assument vraiment leur identité. Leur accent, leur manière de parler, leur physique... Ils n’essayent pas d’être quelqu’un d’autre." Une réflexion qui l’amène aussi à comparer les deux côtés du pays. “En Belgique francophone, on regarde beaucoup vers la France. Alors qu'eux ont développé leurs propres codes, parce qu’ils ont su créer leur propre marché.”
Un impressionnant casting collectif
L’autre élément frappant reste évidemment le casting réuni autour du projet. La série rassemble plusieurs figures importantes du cinéma et de la télévision flamands : Jan Decleir, Frank Lammers, Jan Bijvoet, Valentijn Dhaenens, Tom Vermeir, Peter Van den Begin, Titus De Voogdt ou encore Mounir Hathout. Le fonctionnement du plateau reflète d’ailleurs cette dimension très chorale. Beaucoup de scènes se jouent collectivement (chants, repas, déplacements communs, regards échangés dans la chapelle...). L’ensemble repose davantage sur les dynamiques du groupe que sur un personnage unique. Ce caractère collectif se retrouve aussi dans le choix des interprètes. "C’est vraiment la crème de la crème du cinéma flamand et belge", souligne Wannes Destoop. Les deux réalisateurs ont participé ensemble aux castings et à la préparation artistique de la série, qui réunit donc plusieurs générations d’acteurs.
Une grosse production ouverte vers le public francophone
Derrière cette abbaye perdue dans la verdure se cache également une machine de production assez impressionnante. Plus de soixante personnes gravitent autour du tournage le jour de notre passage, entre techniciens, production, figurants, partenaires et presse. Les feuilles de service détaillent minutieusement les déplacements, les scènes tournées et même les répétitions de chants prévues pendant les temps morts.
À elle seule, la liste des partenaires témoigne de l'ampleur du montage. Car mécanismes publics de soutiens, fonds régionaux, chaînes de télévision et plateformes se retrouvent associés. La série est ainsi produite par Panenka, déjà derrière l'ambitieuse série Ceci n’est pas un crime, en coproduction avec Play, Streamz, Telenet, RTL Belgium, Orange Belgium, Be TV et HBO Max. Elle bénéficie aussi du soutien du VAF/Mediafonds, de Screen Flanders, du Tax Shelter fédéral et du programme Europe Créative MEDIA. RTL Belgium participe activement au projet, notamment à travers son implication dans le casting francophone. Outre Pablo Andres, Maria Del Rio apparaît également brièvement dans la série.
Le projet dispose déjà d’un vendeur international, About Premium Content, chargé de la distribution hors Belgique. Un signe supplémentaire des ambitions portées par cette fiction, pensée bien au-delà du seul marché national. L'ampleur du projet se mesure aussi au temps nécessaire pour le faire exister. Car entre le développement, l'écriture, le montage financier, le casting et le tournage, une série de cette ampleur mobilise plusieurs années de travail avant même d’arriver à l’écran. Un investissement conséquent pour une fiction belge, dans un contexte où les producteurs doivent composer avec un marché audiovisuel en pleine évolution et une concurrence internationale toujours plus forte.
Une fiction belge en pleine mutation
Sans chercher à singer les séries françaises ou américaines, Les Dix Moines paraît surtout vouloir construire son propre ton. Celui-ci passe autant par ses dialogues que par son décorum, son humour - en deuxième couche - ou ses personnages, tantôt maladroits, tantôt inquiétants.
Au moment où nous quittons le tournage, quelques techniciens déplacent encore du matériel avant les dernières scènes de la journée. Et dans la chapelle, les chants reprennent. Quelques heures plus tard, l'équipe quittera définitivement Huldenberg.