Dans la cuisine, la conversation porte sur l’avenir de l’adolescente. Muriel Jacobs, Déborah François et Juliette Halloy échangent quelques répliques sous le regard du réalisateur Indra Siera. En ce dernier mardi d'octobre 2026, une scène de Maman prend forme autour d’une préoccupation familiale ordinaire. Mais dans cette histoire, les rapports entre les trois femmes entretiennent le suspense.
Autour des comédiennes, l’espace est compté. La propriété a beau être vaste, il faut faire tenir dans ses pièces la caméra, les déplacements et les nécessités de l’éclairage. Dehors, projecteurs et réflecteurs complètent le dispositif. Un technicien nous prête gentiment un casque pour écouter les échanges devant le moniteur de contrôle, le "combo", pour les intimes.
La maison se trouve à Nethen, dans la commune de Grez-Doiceau. Entourée de bois et de champs, la propriété comprend des dépendances, une piscine et un grand jardin.
Indra Siera connaît bien cet univers. Le réalisateur flamand, passé par les séries Professor T, Unité 42 et, plus récemment, Mektoub Thérapie (attendue sur la RTBF en 2027), poursuit ici sa collaboration avec Barbara Abel et Sophia Perié. Catherine Burniaux, qui produisait déjà Attraction, les accompagne à nouveau au sein de LG Studio. Cette structure poursuit les activités de fiction de Les Gens, et qui a notamment produit pour la RTBF les séries Melting Pot Café et Esprits de famille. Maman n’est toutefois pas une suite d’Attraction : l’histoire et les personnages changent.
Le danger revient à la maison
Maxine, médecin et mère d’une adolescente de quinze ans, doit affronter le retour d’Édith, sa propre mère, avec laquelle elle a coupé les ponts depuis une quinzaine d’années. Un incendie a ravagé l’appartement de cette dernière. Un homme y a été retrouvé mort et Édith a disparu. Lorsqu’elle réapparaît, elle semble souffrir de démence. Maxine décide de l’accueillir. Mais faut-il soigner cette mère, s’en protéger, ou tenter de faire les deux ?
"On a eu envie cette fois-ci de s’attaquer aux mères monstrueuses", expliquent les autrices. Dans Attraction, le danger venait du conjoint. Ici, il prend le visage d’une personne associée à la sécurité et à l’amour inconditionnel. Reconnaître qu’une mère puisse vouloir du mal à son enfant est d’autant plus difficile qu’on attend d’elle qu’elle le protège.
Près de la piscine, où se déroule l’entretien, Barbara Abel et Sophia Perié reviennent sur ce lien qui résiste à la rupture. À propos de Maxine, elles formulent cette distinction : "C’est un personnage qui a renoncé à l’amour de sa mère, mais qui n’a pas encore renoncé à l’amour qu’elle porte à sa mère."
Le métier de Maxine prolonge cette réflexion. Soigner est une passion, mais aussi une manière de réparer. Avec sa fille, elle cherche à offrir ce qu’elle-même n’a pas reçu. Reste à savoir jusqu’où peut aller ce désir de protection. Catherine Burniaux voit dans cette transmission le véritable sujet de la série : comment éviter de reproduire avec son enfant ce que l’on a subi ?
Pour construire Édith et entretenir le doute sur son comportement, les scénaristes se sont documentées sur la maladie à corps de Lewy et ont travaillé avec des médecins, dont une jeune praticienne qui les a accompagnées à plusieurs étapes de l’écriture. Cette maladie, qui touche le cerveau, peut notamment affecter le raisonnement, l’attention et la vigilance, avec des fluctuations importantes. Ces variations ont intéressé les autrices pour ce qu’elles permettent de raconter : face à Édith, Maxine ne sait pas toujours comment interpréter une réaction, une absence ou un retour apparent à la lucidité.
Deux autrices, une histoire à défendre
Barbara Abel connaît bien les violences de l’intimité familiale. Son roman Derrière la haine a notamment été adapté au cinéma par Olivier Masset-Depasse sous le titre Duelles. Pour la télévision, elle fait équipe avec Sophia Perié, qui enseigne aussi le scénario à l’Institut des arts de diffusion (IAD), à Louvain-la-Neuve.
Depuis Attraction, leur méthode s’est affinée. Elles commencent par discuter de l’histoire, des personnages et des scènes qu’elles souhaitent construire. Une fois cette matière commune établie, elles se partagent le travail, échangent leurs versions et les reprennent mutuellement. En cas de divergence, elles reviennent à leur intention commune : quel choix sert le mieux l’histoire ?
Julien Gras-Payen, scénariste installé à Bruxelles, passé notamment par la série judiciaire eLegal et déjà collaborateur d’Attraction, les a rejointes pour une première étape des dialogues, retravaillés ensuite par le duo. Indra Siera intervient lui aussi pendant l’écriture. Ses questions font apparaître les passages fragiles, les motivations insuffisamment claires ou les éléments superflus.
Devant le moniteur, casque aux oreilles, les autrices découvrent avec émotion leurs personnages incarnés et leurs dialogues dans la bouche des comédiennes.
La conversation s’ouvre également sur ce qui les attend après Maman. Barbara Abel prépare un roman et travaille sur une autre série. Sophia Perié a participé à l’adaptation d’Un animal sauvage, de Joël Dicker, pour Prime Video, et prépare Petite Vie, son premier long métrage comme réalisatrice.
Trois générations à réunir
Pour donner une existence crédible à cette famille, la directrice de casting Kadija Leclere a commencé par la grand-mère. Son choix s’est porté sur Muriel Jacobs, interprète d’Édith. Formée au Conservatoire royal de Bruxelles, la comédienne a notamment travaillé au théâtre sous la direction de Frédéric Dussenne et de Philippe Blasband.
Juliette Halloy, connue des téléspectateurs pour Baraki et Lycée Toulouse-Lautrec, a également été choisie avant Déborah François. Il restait donc à trouver celle qui rendrait le lien entre ces deux générations convaincant.
Blaise Afonso, vu dans la série comique flamande Nonkels, figure également dans la distribution.
Révélée dans L’Enfant, Palme d’or des frères Dardenne en 2005, puis récompensée par le César du meilleur espoir féminin pour Le Premier Jour du reste de ta vie en 2009, Déborah François a d'abord été attirée par le scénario. "À partir du moment où je l'ai ouvert, j’avais vraiment envie de savoir ce qui allait se passer." Elle avait vu Attraction et souhaitait travailler avec Indra Siera. Elle apprécie chez lui une liberté de mouvement qui engage les corps autant que les dialogues : parler en faisant autre chose, laisser les actions se croiser, accepter qu’une scène ne soit pas parfaitement ordonnée. Pour préparer Maxine, elle a appris les gestes médicaux nécessaires, mais aussi cherché sa démarche, ses habitudes et le passé qui pourrait expliquer ses réactions. Pour montrer comment Maxine peut devenir trop protectrice, Déborah François évoque une scène où son personnage sert un verre de jus d’orange à sa fille et insiste pour qu’elle le boive. L’intention paraît bienveillante, mais la mère impose aussi sa volonté à l’adolescente. Ce sont ces gestes du quotidien que la comédienne travaille pour faire comprendre, sans dialogue explicatif, comment le désir de protéger son enfant peut se transformer en contrôle.Ce travail sur ce qui se dit et ce qui se joue l’accompagne également lorsqu’elle écrit. Déborah François prépare son premier long métrage comme réalisatrice, après un court et une expérience de coscénariste. Son métier de comédienne l’aide à entendre les dialogues et à repérer ce qui peut disparaître du texte parce que le jeu le fera comprendre. "Parfois, nous, on enlève des phrases parce qu’on sait qu’on va les jouer."
Sur Maman, cette recherche s’accorde à une cadence soutenue. Avant de filmer, les interprètes discutent et font des "italiennes", des répétitions où ils reprennent le texte ensemble. Une fois la scène préparée, le réalisateur peut limiter les prises et multiplier les plans. "Indra fait énormément de plans et du coup assez peu de prises", résume Déborah François. Catherine Burniaux évoque une quarantaine de plans par jour.
Cinq ans d’attente, trente-deux jours pour tourner
Catherine Burniaux prévoit 32 jours de tournage pour quatre épisodes de 52 minutes. "Ça fait presque cinq ans qu’on est sur ce projet", raconte la productrice. La RTBF avait demandé une nouvelle fiction à la même équipe alors qu’Attraction était encore au montage.
TF1 devait également accompagner le projet, avant de renoncer à participer. Catherine Burniaux rapporte que la chaîne souhaitait privilégier des programmes plus légers dans un contexte international anxiogène. Il a fallu recomposer le financement. Le budget annoncé par la production atteint 2,08 millions d’euros, avec notamment la RTBF, la Fédération Wallonie-Bruxelles, Wallimage, screen.brussels et le Tax Shelter, le mécanisme fiscal qui permet aux entreprises de soutenir la production audiovisuelle.
Le choix du décor répond aussi à des contraintes financières. Catherine Burniaux explique que Namur avait d’abord été envisagée, mais aurait nécessité de loger l’équipe sur place. Nethen offre une solution plus proche des bureaux bruxellois, permettant les déplacements quotidiens.
Les réglages se succèdent, les techniciens déplacent leur matériel dans le calme. Le déjeuner, prévu à 12 h 30, commence vers 13 h 15. Sous la tente, l’équipe se retrouve autour du repas. Indra Siera n’y reste qu’une quinzaine de minutes.
Après le plateau, d’autres écrans
La production prépare également les ventes à l’étranger. Celles-ci seront assurées par Beta Film, une société allemande basée près de Munich, qui distribue notamment les séries Babylon Berlin, Gomorra et Sissi. Elle a proposé un minimum garanti, c'est-à-dire une avance sur les recettes futures, qui contribue au financement du projet. Catherine Burniaux envisage une première diffusion chez Proximus et Orange à l’été 2027, puis à la RTBF à l’automne.
La productrice travaille aussi sur une série documentaire pour la RTBF. Côté fiction, elle développe Fagnes, un thriller porté par Véro Cratzborn, avec notamment Gilles de Voghel (Ennemi public) à l’écriture. Un projet qui se déroulera dans les Hautes Fagnes, où une jeune militaire et une adolescente issue de la communauté yéniche, minorité européenne historiquement itinérante, vont s’entraider pour s’émanciper.